Décroissance et services publics : comment financer l’essentiel sans croissance infinie ?
C’est sans doute la première question qui vient à l’esprit quand on évoque la décroissance : mais comment va-t-on payer nos hôpitaux, nos écoles, nos transports en commun si l’économie ne croît plus ? Cette interrogation, tout à fait légitime, repose sur une idée profondément ancrée dans nos esprits : les services publics seraient des centres de coûts, des activités « non-productives » qui dépendent entièrement de la vitalité des entreprises commerciales pour exister. Pourtant, ce postulat mérite d’être sérieusement bousculé. Un service, qu’il soit public ou privé, fonctionne de la même manière sur le plan matériel. Il mobilise des ressources, de l’énergie et du travail humain pour produire quelque chose. La véritable différence ne réside pas dans sa nature, mais dans son protocole de financement. Un hôpital privé aux États-Unis est financé par les factures payées par les patients, tandis qu’un hôpital public en France est financé par les impôts des contribuables. Dans les deux cas, le service de santé est bien produit. Le financement n’est qu’une convention sociale, une manière de s’organiser collectivement pour donner accès à un service.
Le véritable enjeu, celui que la décroissance met en lumière, n’est pas monétaire mais biophysique. La question fondamentale n’est pas « avons-nous assez d’euros ? », mais plutôt : « que pouvons-nous réellement produire sans continuer à détruire les écosystèmes qui nous font vivre ? ». Un hôpital, tout comme une usine de voitures, a besoin d’électricité pour fonctionner, de matériaux pour être construit et entretenu, et de personnes en bonne santé pour y travailler. La décroissance nous force à regarder cette réalité en face. Dans un pays comme la France, qui vit en situation de dépassement écologique, nous ne pourrons pas continuer à tout produire indéfiniment. Il va falloir faire des choix. Chaque ressource mobilisée pour un usage jugé non essentiel est une ressource qui ne sera pas disponible pour l’essentiel. Chaque tonne de CO2 émise pour un vol commercial court-courrier est une tonne qui ne pourra pas être utilisée pour le transport d’urgence d’un patient. C’est un jeu à somme nulle sur une planète aux ressources finies.
En planifiant la réduction de certaines productions nuisibles et superflues, la décroissance libère ce que l’économiste Timothée Parrique appelle un « budget écologique et social ». Concrètement, cela signifie moins de pression sur les ressources naturelles, moins de pollution, mais aussi des millions d’heures de travail qui peuvent être réallouées vers des secteurs plus utiles socialement. De ce point de vue, la décroissance ne rend pas le financement des services publics plus difficile, mais potentiellement plus facile. Elle réduit la compétition féroce pour des ressources (matérielles et humaines) qui deviennent de plus en plus rares. Penser la production en termes de ressources disponibles plutôt qu’en flux monétaires change complètement la perspective. Bien sûr, un pays totalement dépendant des importations serait en difficulté, mais la France conserve une capacité de production qui lui permettrait, avec des réajustements, de maintenir une souveraineté sur les secteurs essentiels.
Les mille et une façons de financer la transition
Même si l’on reste sur le plan purement monétaire, l’argument de l’impossibilité de financement ne tient pas. L’inaction climatique a un coût exorbitant, bien supérieur à celui de la transition. Les dommages liés aux sécheresses, aux inondations, et la baisse de productivité dans un climat plus instable représentent déjà une dette colossale. L’INSEE a d’ailleurs calculé que l’épargne nette de la France, une fois ajustée des coûts climatiques, est négative depuis 2018. Continuer sur la voie de la croissance, c’est creuser cette « dette écologique » qui se traduira inévitablement par des dépenses contraintes de plus en plus lourdes. La décroissance, en visant à rembourser cette dette écologique au plus vite, peut réduire le revenu national à court terme, mais améliorer l’équilibre financier à long terme. C’est un peu comme accepter une baisse de salaire de 20% si, en parallèle, tes dépenses contraintes (comme le chauffage ou l’assurance) sont divisées par deux : au final, ton « pouvoir de vivre » augmente.
Les outils pour financer les services publics dans un nouveau paradigme existent déjà et sont nombreux. Il ne s’agit pas de réinventer la roue, mais d’avoir le courage politique de les utiliser différemment.
- 🏛️ La fiscalité : On peut taxer la consommation de produits de luxe, les revenus du capital, la richesse, l’extraction de ressources naturelles, les émissions de carbone, ou encore le foncier. Chaque levier a ses avantages et ses inconvénients, mais les possibilités sont immenses.
- 💰 La régulation des profits : On pourrait décider de plafonner les marges des industries pharmaceutiques pour alléger la facture de la Sécurité Sociale, ou taxer les superprofits des énergéticiens pour financer la rénovation thermique des bâtiments.
- 🤝 La socialisation des gains : Une partie des profits de toutes les entreprises pourrait être mutualisée pour financer des investissements d’intérêt général, comme le développement des énergies renouvelables ou des transports en commun.
- 💸 La réforme monétaire : Des économistes explorent des pistes comme la création monétaire par les banques centrales pour financer directement les grands chantiers de la transition, sans passer par l’endettement sur les marchés.
Le discours sur l’austérité et le manque d’argent pour les services publics est une construction politique. La France n’a jamais été aussi riche en termes monétaires. Le véritable défi n’est pas de créer de l’argent, mais de décider collectivement comment utiliser les ressources réelles dont nous disposons de manière juste et soutenable.
| Approche du Financement | Vision basée sur la Croissance 📈 | Vision basée sur la Décroissance 📉 |
|---|---|---|
| Source principale | Taxes sur une production et une consommation en expansion constante. | Taxes réorientées, régulation des profits, et réallocation des ressources libérées. |
| Postulat de base | Les services publics sont un « coût » dépendant du secteur privé. | Les services publics sont une production essentielle, limitée par les ressources réelles. |
| Objectif prioritaire | Augmenter le PIB pour augmenter les recettes fiscales. | Réduire l’empreinte écologique tout en assurant les besoins fondamentaux. |
| Risque principal | Croissance anti-économique (coûts écologiques > gains de croissance). | Nécessité d’une planification démocratique forte pour gérer la transition. |
Dette écologique vs. dette monétaire : le vrai fardeau de nos sociétés

Quand on parle de « dette », les signaux d’alarme s’allument immédiatement dans le débat public. On pense aussitôt à la dette de l’État, à ces milliers de milliards d’euros qui alimentent les discours sur la nécessité de « serrer la ceinture ». Pourtant, cette obsession pour la dette monétaire nous fait passer à côté d’un enjeu bien plus existentiel : la dette écologique. Oui, la dette écologique française explose, et son remboursement s’annonce vertigineux. Il ne s’agit pas d’une métaphore. C’est le compte bien réel du dépassement des limites planétaires : les tonnes de carbone en trop dans l’atmosphère, les sols fertiles perdus, la biodiversité anéantie, les ressources en eau douce épuisées. Une stratégie de décroissance planifiée vise précisément à s’attaquer à ce déficit biophysique, le seul qui menace véritablement notre avenir collectif. Nous faisons face à une « falaise fiscale écologique » : après des décennies d’inaction, nous devons rembourser en une décennie un passif accumulé sur un demi-siècle.
Le défi de notre époque est là : comment revenir sous le seuil des limites planétaires tout en garantissant une qualité de vie décente pour tout le monde ? Cette question devrait être au cœur de tous les débats. Mais au lieu de cela, la dette monétaire est utilisée comme un épouvantail pour bloquer toute proposition de progrès social ou écologique. C’est un double standard flagrant. On nous explique qu’il faut absolument repousser l’âge de la retraite pour sauver notre système de la faillite, mais la même dette n’est jamais un argument pour augmenter significativement les impôts sur les plus riches ou sur les activités les plus polluantes. Deux poids, deux mesures. Il est crucial de remettre les choses en perspective. La dette publique est essentiellement un enjeu de répartition des richesses, un conflit entre une minorité de créanciers qui souhaitent faire fructifier leur épargne et le reste de la population. De nombreuses solutions techniques existent pour la gérer (restructuration, annulation partielle, inflation contrôlée…), même si elles déplaisent aux plus aisés. La dette écologique, elle, ne se négocie pas avec des banquiers. On ne peut pas restructurer une dette avec la nature. Une fois qu’une espèce a disparu, elle a disparu pour toujours.
Redéfinir la richesse au-delà du PIB
Ce blocage mental autour de la dette monétaire est entretenu par notre fixation sur des indicateurs économiques obsolètes, au premier rang desquels le Produit Intérieur Brut (PIB). Le PIB mesure un flux de production monétaire, sans jamais se poser la question de son utilité sociale ou de son coût écologique. Une marée noire qui nécessite des milliards en opérations de nettoyage fait grimper le PIB. Une épidémie d’obésité qui engendre des dépenses de santé massives fait grimper le PIB. À l’inverse, un parent qui s’occupe de ses enfants ou un bénévole qui entretient un jardin partagé ne créent aucune valeur aux yeux de cet indicateur. La décroissance n’est pas une obsession pour la baisse du PIB. Elle propose de remplacer cet indicateur par un tableau de bord beaucoup plus complet, centré sur le bien-être humain et la santé des écosystèmes. L’important n’est pas de savoir si le PIB baisse de 5% ou 10%, mais de s’assurer que, dans le même temps, les indicateurs qui comptent vraiment s’améliorent.
Quels pourraient être ces nouveaux indicateurs ?
- 🌳 L’empreinte écologique : Elle mesure la surface de la planète nécessaire pour subvenir à nos besoins et absorber nos déchets. L’objectif est de la ramener en dessous de 1 planète.
- ❤️ L’Indicateur de Santé Sociale : Il pourrait agréger des données sur l’espérance de vie en bonne santé, le niveau d’éducation, la qualité des liens sociaux, et le temps libre.
- ⚖️ L’indice de Gini : Un indicateur classique qui mesure les inégalités de revenus. Une société juste est un objectif en soi.
- 😊 Le Bonheur National Brut : Popularisé par le Bhoutan, il tente de mesurer le bien-être subjectif de la population.
Ce n’est pas aux écologistes de fournir un plan de financement clé en main à un gouvernement. Leur rôle est de proposer des trajectoires désirables pour éviter l’effondrement du vivant. La question du financement est un problème technique et politique qui a déjà de multiples solutions. Bloquer le débat écologique avec des mots-clés anxiogènes comme « dette » ou « récession » est une stratégie pour saboter toute discussion sur une alternative au modèle actuel.
| Caractéristique | Dette Monétaire Publique 💰 | Dette Écologique 🌍 |
|---|---|---|
| Nature | Flux financier, une promesse de remboursement futur. | Déficit physique, dégradation du capital naturel. |
| Créanciers | Investisseurs, autres États, citoyens (via l’épargne). | Les générations futures et l’ensemble du vivant. |
| Remboursement | Peut être restructuré, annulé, ou érodé par l’inflation. | Irréversible pour une grande partie (extinction d’espèces, etc.). Se « rembourse » par la régénération lente des écosystèmes. |
| Conséquence du non-remboursement | Crise financière, hausse des taux d’intérêt. | Effondrement des écosystèmes, catastrophes climatiques, perte d’habitabilité de la planète. |
La France en décroissance : une proie facile dans un monde compétitif ?

Une autre inquiétude fréquente est celle de la géopolitique : si la France choisit la voie de la décroissance, ne va-t-elle pas devenir vulnérable, une proie facile pour des puissances économiques qui, elles, n’auront pas ralenti ? Le « monde entier va profiter de nous » est un refrain que l’on entend souvent. Cette peur, bien que compréhensible, mérite d’être examinée d’un œil critique. D’abord, il faut se demander d’où vient la prospérité actuelle d’une ancienne puissance coloniale comme la France. Pendant des décennies, notre croissance exceptionnelle a reposé sur un accès privilégié et souvent inégal à des ressources humaines et naturelles du monde entier. À travers la colonisation, les prêts prédateurs, ou les mécanismes d’échange inégal, la France s’est positionnée au sommet d’une chaîne d’extraction mondiale. Comme le soulignent certains rapports, notamment de l’ONU, les pays du Nord ont un « mode de vie impérial » qui repose sur l’exploitation des pays du Sud. Dans ce contexte, la décroissance des économies les plus riches n’est pas un affaiblissement, mais une forme de libération pour des millions de personnes maintenues dans la pauvreté pour satisfaire notre surconsommation.
De plus, il est temps d’inverser le fardeau de la preuve. Plutôt que de demander aux partisans de la décroissance de fournir un plan géopolitique parfait et sans risque, on devrait, en vertu du principe de précaution, exiger des promoteurs de la croissance infinie qu’ils nous expliquent comment leur modèle est compatible avec la survie des écosystèmes. La vraie question est : comment continuer à faire croître l’économie française sans aggraver l’effondrement de la biodiversité ? Comment gérer les millions de réfugiés climatiques que notre modèle de développement contribue à créer ? Que répond-on aux pays du Sud qui subissent de plein fouet les conséquences d’un dérèglement climatique dont ils ne sont historiquement pas responsables ? C’est à ceux qui défendent le statu quo de prouver que leur projet est soutenable, pas aux écologistes de prouver que leur alternative est sans le moindre risque. Il est intellectuellement malhonnête d’exiger des alternatives qu’elles soient parfaites, alors que le système actuel nous mène droit dans le mur.
La stratégie du fardeau de la preuve impossible
Cette tactique consistant à demander aux porteurs d’alternatives d’avoir réponse à tout est une stratégie bien connue pour les discréditer. On leur assigne une tâche herculéenne et impossible : présenter un plan de transition détaillé, chiffré, sans la moindre répercussion négative sur le plan social, économique et géopolitique. Personne, pas même les politologues les plus chevronnés, ne peut prédire avec certitude l’ensemble des conséquences d’un tel changement de paradigme. La science progresse en gérant l’incertitude, pas en ayant une réponse définitive à tout. Un chercheur honnête répondra souvent « je ne sais pas » à des questions qui sortent de son champ d’expertise. C’est un signe de rigueur, pas de faiblesse. Exiger des « toutologues » qui auraient un avis tranché sur la macroéconomie, la géopolitique, la sociologie et la physique du climat, c’est encourager le débat de café du commerce plutôt que la réflexion sérieuse. Le rôle des chercheurs et des activistes est d’éclairer les chemins possibles, pas de fournir un manuel d’instructions infaillible pour l’avenir.
Plutôt que de voir la décroissance comme un isolement, on peut aussi l’envisager comme une nouvelle forme de leadership international. Un pays qui parviendrait à organiser une transition juste et démocratique vers un modèle post-croissance deviendrait une source d’inspiration pour le monde entier. Il démontrerait qu’un autre avenir est possible, un avenir où le bien-être n’est pas synonyme de destruction environnementale. C’est une opportunité de redéfinir la puissance, non plus en termes de domination économique, mais en termes de résilience, de justice sociale et de qualité de vie.
- 🤔 Inverser la charge : Ce n’est pas aux alternatives de prouver leur perfection, mais au système actuel de prouver sa viabilité.
- 🌐 Repenser les relations internationales : La décroissance au Nord peut être une condition de la souveraineté et du développement juste au Sud.
- 💡 Un nouveau leadership : La puissance de demain pourrait être celle de la résilience et de l’innovation sociale, pas de la croissance du PIB.
- 🤝 Construire des alliances : Un mouvement pour la post-croissance se développe partout dans le monde, y compris en Europe. La France ne serait pas seule.
| Argument en faveur du Statu Quo croissance | Contre-argument dans une perspective de Décroissance |
|---|---|
| « Si on ralentit, les autres vont nous dépasser et profiter de nous. » 😨 | « Notre ‘croissance’ repose déjà sur l’exploitation des autres. Ralentir est un acte de justice globale. » ✅ |
| « Il faut un plan parfait sans aucun risque avant de changer. » 📝 | « Le risque maximal est de ne rien changer. Le principe de précaution impose d’agir face à la catastrophe annoncée. » 🔥 |
| « La décroissance, c’est le retour à la bougie et l’isolement. » 🕯️ | « C’est l’opportunité d’inventer un nouveau modèle de prospérité, plus sobre, plus juste et plus connecté aux autres. » 💡 |
Décroissance concrète : quels secteurs sacrifier et comment reconvertir les emplois ?

Aborder la décroissance de manière concrète impose de répondre à une question cruciale : qu’est-ce qui doit décroître exactement ? Le concept ne prône pas une récession généralisée où tout se contracte uniformément. Il s’agit au contraire d’une réduction planifiée et sélective de la production et de la consommation pour revenir dans les limites planétaires, tout en développant les secteurs qui contribuent au bien-être. Pour identifier les activités à réduire, les macroéconomistes écologiques procèdent par étapes : ils estiment d’abord l’empreinte écologique totale de l’économie, la comparent aux seuils à ne pas dépasser (les fameuses limites planétaires), puis identifient les secteurs et les produits qui pèsent le plus lourd dans ce dépassement. Ce sont ces activités, celles pour lesquelles les gains d’efficacité technologique sont insuffisants, qui devront être réduites via des stratégies de sobriété. On ne parle donc pas de « sacrifier » des secteurs, mais de faire des arbitrages démocratiques sur ce que nous voulons vraiment produire avec notre budget écologique limité.
Pour être plus précis, il est plus pertinent de raisonner en termes de catégories de produits plutôt qu’en secteurs entiers. Aucun secteur n’est à jeter entièrement, mais beaucoup contiennent des productions qui devront être drastiquement réduites, voire abandonnées.
- 🚗 Transports : Forte réduction des SUV et des voitures individuelles les plus lourdes, suppression des vols commerciaux sur les courtes distances, fin des projets d’expansion aéroportuaire ou autoroutière.
- 🥩 Alimentation : Diminution significative de la production et de la consommation de produits d’origine animale, en particulier la viande bovine, très émettrice de méthane et gourmande en terres.
- 🏗️ Construction : Arrêt de la construction de centres commerciaux, de villas individuelles en périphérie, et de parkings, pour se concentrer sur la rénovation de l’existant.
- 📱 Numérique et Électronique : Fin de l’obsolescence programmée, et réduction de la production des appareils les moins essentiels et les plus énergivores.
- 📢 Publicité : Réduction drastique de la publicité qui pousse à la surconsommation.
Cette liste n’est pas une prévision, mais une proposition issue de la recherche. La question centrale est celle de l’arbitrage : de quoi avons-nous collectivement besoin pour bien vivre ? Avons-nous vraiment besoin de SUV électriques de 2,5 tonnes ou ferions-nous mieux d’utiliser cet acier et ce lithium pour des transports en commun et des vélos électriques ?
Que faire des emplois ? La grande reconversion
La perspective de la disparition d’emplois est une angoisse légitime. Cependant, une décroissance planifiée n’est pas synonyme de chômage de masse. Le niveau d’emploi dans une économie dépend de trois facteurs : le volume de production, la productivité du travail (la vitesse à laquelle on travaille) et la durée du temps de travail. Pour maintenir l’emploi tout en produisant moins, on peut jouer sur les deux autres leviers : travailler plus lentement et travailler moins longtemps. Deux scénarios principaux se dessinent. Le premier est la bifurcation au sein d’un même secteur : une chaîne de montage de SUV est réorganisée pour produire des petites voitures électriques ou des vélos-cargos. Un élevage bovin industriel est transformé en exploitation de polyculture agroécologique. Une agence de publicité se reconvertit dans la communication d’intérêt général pour des associations ou des services publics. Les produits changent, mais les compétences sont adaptées et l’emploi est maintenu.
Le second scénario intervient quand la baisse de production est trop importante pour être compensée par une simple bifurcation. Dans le secteur aérien, par exemple, une partie des emplois sera inévitablement amenée à disparaître si le trafic baisse. Pour éviter une explosion du chômage, la solution la plus efficace est la réduction du temps de travail. Une baisse de 20% du trafic aérien pourrait être absorbée par un passage à la semaine de 4 jours pour tous les salariés du secteur, sans perte de salaire significative si elle est financée par la collectivité et les gains de productivité passés. L’essentiel est de mettre en place des filets de sécurité robustes pour que personne ne soit laissé sur le bord de la route. Des dispositifs comme la « Garantie d’Emploi » (l’État propose un emploi dans un secteur vert à toute personne au chômage), le Revenu de Transition Écologique, ou la Dotation Inconditionnelle d’Autonomie sont des pistes explorées pour sécuriser ces parcours de transition.
| Secteur en Décroissance 📉 | Activité à réduire | Activité en Croissance / Reconversion 🌱 | Stratégie pour l’emploi |
|---|---|---|---|
| Automobile | Production de SUV et grosses voitures | Production de vélos, voitures légères, réparation | Bifurcation des chaînes de production, formation. |
| Aviation | Vols court et moyen-courriers | Développement du train de nuit et du fret ferroviaire | Réduction du temps de travail, reconversion vers le ferroviaire. |
| Agro-industrie | Élevage intensif, monoculture | Agroécologie, circuits courts, polyculture-élevage | Ralentissement du travail (plus de main d’œuvre par hectare). |
| Publicité | Marketing commercial | Communication d’intérêt général, éducation populaire | Reconversion des compétences créatives vers le non-marchand. |
Le défi démocratique de la décroissance : comment dépasser le blocage politique ?
Même si l’on est convaincu de sa nécessité écologique et de sa faisabilité technique, la décroissance se heurte à un mur politique. Comment mettre en œuvre une telle transformation dans un système politique où les forces favorables à la croissance, qu’elles soient de droite ou de l’extrême-droite, sont majoritaires ? Le scénario le plus probable, si rien ne change, est celui de l’inaction. Cette inertie a une logique bien étudiée : le système capitaliste permet à une minorité de posséder et d’accumuler des richesses. Cette richesse se transforme ensuite en pouvoir politique (via le lobbying, le financement de campagnes, le rachat de médias, etc.), ce qui leur permet d’influencer les règles du jeu en leur faveur pour continuer à accumuler encore plus de richesses. C’est un cercle vicieux. On atteint un point de concentration du pouvoir tel que l’économiste Branko Milanovic ne parle plus de « capitalisme libéral », mais que d’autres, comme Cédric Durand ou Yanis Varoufakis, qualifient de « techno-féodalisme ». Une poignée d’acteurs économiques surpuissants ont la mainmise sur l’économie et sur l’État qui est censé la réguler.
Le problème fondamental est que les actions nécessaires à une transition écologique ambitieuse (taxer le carbone, interdire certains produits, réguler la finance) vont directement à l’encontre des intérêts économiques à court terme de cette élite. Si ce sont eux qui tiennent les rênes du pouvoir, ils ne scieront jamais la branche sur laquelle ils sont assis. Les super-riches sont le frein à main de la transition écologique. Tant que des inégalités de richesse aussi extrêmes persisteront, il sera incroyablement difficile de mettre la société en mouvement. La question n’est donc pas seulement de savoir comment convaincre l’Assemblée nationale du bien-fondé de la décroissance ; le tabou est le même pour le partage des richesses, la réduction du temps de travail ou la régulation des multinationales. La véritable question, celle qui précède toutes les autres, est celle du lien entre les inégalités et la santé de notre démocratie. Tant que ceux qui profitent le plus du système actuel pourront en dicter les règles, rien de structurel ne changera.
La démocratie économique comme condition de la bifurcation
La cause commune qui devrait rassembler toutes celles et ceux qui aspirent à une transformation, qu’elle soit écologique ou sociale, est donc celle de la démocratie économique. Pour pouvoir décider collectivement de produire moins de certaines choses et plus d’autres, il faut que la décision économique sorte des mains d’une petite minorité d’actionnaires et de dirigeants. Il faut inviter à la table des négociations une diversité d’acteurs : les salariés, les consommateurs, les collectivités locales, les associations environnementales, et surtout celles et ceux qui subissent les conséquences de notre modèle de production. Des propositions concrètes existent pour avancer dans cette direction. La philosophe Isabelle Ferreras propose par exemple un « bicamérisme économique », où, à côté de l’assemblée des actionnaires, une assemblée des représentants des travailleurs aurait un pouvoir équivalent sur les grandes décisions de l’entreprise.
L’Économie Sociale et Solidaire (ESS) offre également des exemples inspirants de démocratie au travail. Les Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif (SCIC), par exemple, mettent en pratique le « multisociétariat » : leur gouvernance intègre différentes parties prenantes (salariés, bénéficiaires, collectivités, partenaires…). C’est une manière innovante de reprendre le contrôle sur les décisions de production. C’est en décentralisant le pouvoir économique, en le ramenant au plus près des territoires et des personnes concernées, que l’on pourra ouvrir des brèches pour la bifurcation écologique. C’est le seul moyen de se protéger contre la capture du pouvoir politique par les élites économiques et de permettre à des logiques autres que la maximisation du profit à court terme d’émerger.
- 🏛️ Le bicamérisme économique : Donner aux travailleurs un pouvoir de décision égal à celui des actionnaires dans les grandes entreprises.
- 🤝 Les coopératives (SCIC, SCOP) : Promouvoir des modèles d’entreprises où le pouvoir n’est pas lié au capital mais aux personnes (« un homme, une voix »).
- 🌍 La planification démocratique : Mettre en place des assemblées citoyennes aux niveaux local et national pour débattre et décider des grandes orientations de production.
- 🧑⚖️ Renforcer le pouvoir des régulateurs : Rendre les agences environnementales et sociales véritablement indépendantes du pouvoir économique.
| Aspect | Modèle Économique Actuel (Capitalisme actionnarial) 🏰 | Modèle de Démocratie Économique 🌳 |
|---|---|---|
| Qui décide ? | Les actionnaires et les dirigeants qu’ils nomment. | L’ensemble des parties prenantes (salariés, usagers, territoires…). |
| Objectif principal | Maximisation du profit à court terme pour les actionnaires. | Répondre aux besoins sociaux et respecter les limites écologiques. |
| Répartition du pouvoir | Concentrée, verticale. « Une action, une voix ». | Distribuée, horizontale. « Une personne, une voix ». |
| Vision de l’entreprise | Une propriété privée au service de ses détenteurs. | Une institution politique et sociale avec une responsabilité envers la collectivité. |