La fertilisation des océans par le fer : un pari risqué pour la séquestration carbone en 2025

C’est la nouvelle qui a fait grand bruit en ce début d’année 2025 : la startup Gigablue a signé un contrat monumental avec SkiesFifty pour la vente de 200 000 crédits carbone. La promesse ? Utiliser la fertilisation des océans pour absorber le dioxyde de carbone émis par l’aviation. Sur le papier, le concept semble presque magique : on verse des nutriments, le phytoplancton prolifère, et hop, le carbone est piégé au fond des mers. Mais si tu creuses un peu, tu réalises vite que jouer aux apprentis sorciers avec la machinerie climatique n’est pas sans conséquences. Ce retour en force de la géoingénierie marine inquiète d’autant plus qu’il touche potentiellement à une nouvelle limite planétaire critique, celle de l’équilibre chimique de nos océans.

Le marché s’emballe, les startups se multiplient, mais la science, elle, tire la sonnette d’alarme. Ce n’est pas simplement une histoire de verser de la limaille de fer dans l’eau ; c’est une intervention complexe sur des écosystèmes fragiles dont nous dépendons tous.

Une frénésie commerciale déconnectée de la réalité scientifique

Depuis quelques mois, on assiste à ce que les experts appellent un « bloom de startups ». L’idée, pourtant mise au placard dans les années 2000 faute de résultats probants, revient par la fenêtre, propulsée par l’urgence du changement climatique et l’appétit vorace des marchés carbone. Marion Fourquez, océanographe biogéochimiste, avoue être hallucinée par la vitesse à laquelle ces projets émergent, souvent portés par des acteurs qui maîtrisent mal les processus océaniques de base.

Les conférences, comme celle de l’ONU à Nice en juin 2025, ont vu défiler des présentations parfois lunaires, vantant des solutions miracles sans étude d’impact sérieuse. Le problème majeur réside dans le décalage entre les promesses commerciales et les incertitudes physiques de la séquestration carbone marine.

  • Absence de preuves : L’efficacité réelle du stockage à long terme reste à démontrer.
  • Motivation financière : La vente de crédits carbone semble primer sur la sécurité environnementale.
  • Risque de fuite : Le CO2 capté peut remonter à la surface en quelques mois au lieu de couler vers les abysses.
  • Régulation floue : Le protocole de Londres interdit la fertilisation, mais de nombreux pays ne l’ont pas ratifié.
Promesses des Startups (2025) Réalité Scientifique (NOAA, Académie des Sciences)
Solution « clé en main » et scalable immédiatement. Complexité extrême des processus biogéochimiques.
Capacité de stockage massive et rapide. Potentiel estimé marginal (0,1 à 1 Gt CO2/an) par rapport aux émissions globales.
Technologie présentée comme sûre et maîtrisée. Risques élevés d’effets secondaires imprévus sur la chaîne alimentaire.

Pourquoi le fer océanique n’est pas une solution miracle

Il faut comprendre que l’océan n’est pas un simple tube à essai. La géochimie marine obéit à des règles strictes. Comme l’explique très bien Marion Fourquez avec une image parlante : « Si vous êtes carencé en fer, lécher un clou rouillé ne vous sera pas très utile ». C’est exactement la même chose pour le phytoplancton. Il a besoin de formes spécifiques de fer, biodisponibles, et non de simples déchets industriels déversés en vrac.

Balancer du sulfate de fer ne suffit pas à remplacer les ligands organiques naturels qui maintiennent ce nutriment en surface. Pire, cette intervention pourrait s’avérer contre-productive. En stimulant la biologie marine de manière artificielle, on risque de favoriser des bactéries qui produisent du méthane ou du protoxyde d’azote, des gaz à effet de serre bien plus puissants que le CO2 que l’on cherche à éliminer.

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Les menaces invisibles sur l’écosystème marin

L’impact environnemental de ces opérations dépasse la simple chimie de l’eau. En modifiant la base de la chaîne alimentaire, on joue avec le feu. Ajouter du fer peut favoriser certaines espèces de phytoplancton au détriment d’autres, créant des déséquilibres majeurs. C’est un peu comme dans nos jardins : parfois, pour préserver la biodiversité, il vaut mieux ne rien faire et laisser les cycles naturels opérer, une logique similaire aux raisons de renoncer à la tonte de pelouse pour protéger la micro-faune locale.

Dans l’océan, les conséquences peuvent être désastreuses. On parle de prolifération d’algues toxiques qui empoisonnent les oiseaux marins, ou d’une modification de la disponibilité des nutriments qui affamerait le krill, privant ainsi les baleines et les manchots de leur nourriture essentielle. C’est tout l’écosystème marin qui pourrait vaciller.

  • Risque « Nutrient Robbing » : Épuiser les nutriments d’une zone au détriment d’écosystèmes situés plus loin.
  • Zones mortes : La décomposition massive du plancton peut consommer tout l’oxygène de l’eau (anoxie).
  • Effet domino : Perturbation des espèces commerciales (pêche) et de la biodiversité patrimoniale.
  • Pollution additionnelle : L’extraction, le transport et le déversement du fer ont leur propre empreinte carbone.
Élément perturbé Conséquence potentielle
Phytoplancton Explosion d’espèces toxiques (blooms algaux nocifs).
Bactéries marines Production accrue de méthane et protoxyde d’azote.
Krill & Zooplancton Réduction des populations par manque de nourriture adaptée.
Grands mammifères Migration forcée ou famine due à la rupture de la chaîne alimentaire.

La controverse scientifique et éthique s’intensifie

Face à ces incertitudes, deux camps s’affrontent. D’un côté, des chercheurs comme Ken Buesseler et le groupe ExOIS plaident pour des expérimentations contrôlées afin de savoir, une bonne fois pour toutes, si la méthode est viable. De l’autre, des ONG et des communautés locales craignent que la recherche ne serve de cheval de Troie à une industrialisation sauvage de l’océan.

La tension est palpable, notamment au large de l’Alaska, où les projets de tests dans le Pacifique Nord soulèvent l’indignation des populations côtières. Elles redoutent, à juste titre, que leur garde-manger et leur patrimoine naturel ne soient sacrifiés sur l’autel de la compensation carbone mondiale. La pollution océanique volontaire, même sous couvert de lutte climatique, passe mal.

Un dilemme insoluble ?

Alors que nous dépassons allègrement les 42 Gt de CO2 émis en 2025, la pression pour trouver des solutions technologiques devient insoutenable. Pourtant, l’Académie des sciences nous met en garde contre ces « leurres climatiques ». Se concentrer sur le fer océanique risque de nous détourner de la seule véritable urgence : réduire drastiquement nos émissions à la source.

La controverse scientifique n’est pas près de s’éteindre. Faut-il prendre le risque de déstabiliser le plus grand puits de carbone naturel de la planète pour tenter de réparer nos erreurs atmosphériques ? La réponse n’est pas simple, mais la prudence reste de mise.

  • Gouvernance mondiale : Nécessité d’un cadre juridique contraignant avant tout déploiement.
  • Consentement local : Les communautés impactées (comme en Alaska) doivent avoir un droit de veto.
  • Transparence totale : Les données des expérimentations ne doivent pas rester la propriété de startups privées.
  • Priorité à la réduction : La géoingénierie ne doit jamais remplacer la décarbonation de nos industries.
Acteur Position en 2025 Argument principal
Startups (ex: Gigablue) Favorables, proactives Urgence climatique et opportunité de marché carbone.
Groupe ExOIS (Scientifiques) Prudents mais favorables aux tests Besoin de données fiables pour décider (science éthique).
ONG & Locaux (Alaska) Opposés Risques inacceptables pour la biodiversité et les ressources vivrières.
Académie des Sciences Sceptique Crainte du « leurre technologique » qui retarde l’action réelle.