C’est une réalité amère que l’on découvre à peine, alors que l’euphorie de la chute du régime Assad, survenue le 8 décembre 2024, commence à retomber. Si les yeux du monde étaient rivés sur les places de Damas et d’Alep, un autre drame, silencieux et invisible, se jouait sous la surface de la Méditerranée. En Syrie, la liberté retrouvée a un goût saumâtre pour les habitants de la côte : celui d’une mer dévastée, pillée et laissée à l’agonie par des années de prédation militaire.
Le reportage récent sur l’île d’Arouad est un véritable électrochoc. Alors que les navettes maritimes déversent à nouveau des familles venues de Homs ou d’Idlib pour goûter à la douceur de vivre, les pêcheurs locaux, eux, ne ramènent que des filets désespérément vides. Ce n’est pas juste une question de « mauvaise saison », c’est l’effondrement total d’un environnement marin. Pour comprendre l’ampleur du désastre, il faut regarder au-delà de la carte postale et écouter ceux qui vivent de la mer.
L’héritage toxique de l’occupation militaire sur la biodiversité
On a souvent parlé des bombardements sur les villes, mais on a oublié que le conflit a aussi fait rage sous l’eau. L’île d’Arouad a été épargnée par les obus, certes, mais la mer qui l’entoure a subi une véritable guerre d’usure. La présence massive de la base navale russe à Tartous depuis 2015 n’a pas été neutre pour l’écosystème local. C’est un constat glaçant que dressent les anciens du port : la faune marine a été littéralement pulvérisée.
Les méthodes employées dépassent l’entendement pour quiconque se soucie un minimum de la préservation de la nature. Il ne s’agissait pas de pêche, mais de destruction systématique. Ahmed Besso, un pêcheur local, témoigne de l’usage de dynamite par les soldats pour s’accaparer les poissons les plus nobles. Si tu t’intéresses à la protection des océans et à la biodiversité, tu sais que ces pratiques laissent des cicatrices béantes sur les fonds marins, détruisant les habitats de reproduction pour des décennies.

Un pillage organisé des ressources naturelles
Ce qui frappe dans les récits recueillis sur place, c’est le sentiment d’impuissance qui a régné pendant ces années. Les pêcheurs racontent comment ils étaient racketés en pleine mer, obligés de payer ou de céder leur cargaison pour accéder aux zones poissonneuses. Le « raïs » du port, Ahmed Fahal, 81 ans, se souvient avec nostalgie de l’époque où il plongeait pour récolter des éponges de mer, un trésor local vendu à prix d’or. Aujourd’hui ? Plus rien. Tout a été raclé.
Voici un aperçu de ce qui a disparu ou drastiquement diminué dans les eaux syriennes à cause de cette dégradation écologique massive :
- Les éponges de mer : Autrefois abondantes autour d’Arouad, elles ont été totalement éradiquées par le raclage des fonds.
- Les bancs de sardines et d’anchois : Essentiels pour la chaîne alimentaire, ils sont devenus invisibles.
- Les poissons nobles (Mérous, Daurades) : Raréfiés par la pêche à l’explosif sur les zones de frayère.
- Les zones de pêche accessibles : Restreintes par l’occupation militaire et le racket systématique.
L’impact est direct : la mer ne nourrit plus son homme. C’est une catastrophe économique qui se superpose à la catastrophe écologique. Les chiffres parlent d’eux-mêmes et montrent à quel point la rentabilité de la pêche artisanale s’est effondrée en quinze ans.
| Indicateur | Situation avant 2011 | Situation en 2025 |
|---|---|---|
| Temps en mer | 4 heures pour une pêche abondante | Toute la journée (aube au crépuscule) |
| Volume des prises | Caisses pleines | Divisé par 3 ou 4 |
| Revenu net journalier | Rentable et suffisant | Environ 60€ (après essence), à diviser par 5 personnes |
La fin d’une tradition : quand la jeunesse tourne le dos à la mer
C’est peut-être la conséquence la plus triste de cette guerre environnementale : la rupture de la transmission. Voir Mohamed, 14 ans, affirmer qu’il ne veut pas devenir pêcheur parce que « ça ne sert à rien », c’est comprendre que l’identité même de l’île d’Arouad est en train de s’effacer. Les jeunes ne rêvent plus de filets et de barques artisanales, mais de monstres d’acier.
Les gigantesques porte-conteneurs qui mouillent au large sont devenus les nouveaux horizons. On préfère s’engager comme mécanicien ou cuisinier sur ces navires commerciaux plutôt que de perpétuer un métier devenu synonyme de misère. Cette fuite des forces vives vers la marine marchande ou vers la côte continentale dépeuple l’île. On estime qu’il ne reste que 200 pêcheurs aujourd’hui, contre 750 recensés par la FAO dans les années 80.
L’indifférence des autorités face à l’urgence sanitaire
Si la prédation russe a brisé les stocks de poissons, la pollution locale achève le travail. C’est un point crucial que nous abordons souvent dans nos analyses sur la gestion des eaux : sans infrastructures, pas de salut. En Syrie, 70 % des eaux usées ne sont pas traitées. Sur la côte, les égouts se déversent directement dans la mer, contaminant le peu de vie qui reste.
Interrogé, le nouveau ministère de l’Environnement botte en touche : « Ce n’est pas de notre ressort ». Une réponse bureaucatique classique qui ne rassure personne. Pourtant, les répercussions sanitaires et sociales sont immédiates pour les populations les plus vulnérables. La pauvreté pousse des enfants, comme la petite Dania, 9 ans, à pêcher au bord des routes polluées pour assurer le repas du soir, même si les prises sont maigres et potentiellement toxiques.
Il est urgent de mettre en place des actions concrètes pour tenter de sauver ce qui peut l’être. Voici les priorités absolues selon les syndicats locaux :
- Interdiction stricte : Arrêt total de la pêche à la dynamite et du chalutage de fond.
- Sanctuarisation : Création de zones marines protégées pour permettre la régénération des stocks.
- Assainissement : Construction d’urgence de stations d’épuration pour stopper le rejet des eaux usées.
- Soutien économique : Subventions pour les petits pêcheurs afin de maintenir la flotte artisanale.
| Facteur de dégradation | Impact direct | Niveau d’urgence |
|---|---|---|
| Pêche à l’explosif | Destruction de l’habitat et des alevins | Critique (Arrêt immédiat requis) |
| Eaux usées (70% non traitées) | Contamination de la chaîne alimentaire | Élevé (Infrastructure requise) |
| Réchauffement climatique | Modification des espèces présentes | Global (Adaptation nécessaire) |
La reconstruction de la Syrie ne pourra pas se faire uniquement avec du béton et des accords politiques. Elle devra impérativement inclure la guérison de cette mer dévastée, sous peine de voir toute une culture maritime sombrer définitivement dans l’oubli. Ahmed Shahut, l’ancien président du syndicat, estime qu’il ne reste que 5 % de la richesse marine initiale. C’est peu, mais c’est une base sur laquelle il faut tout reconstruire, maintenant.
Sources :
- Reportage « Île d’Arouad (Syrie) » – Décembre 2024.
- Données FAO (1981) et estimations locales syndicales (2025).
- Rapports UNICEF sur le traitement des eaux en Syrie.
- Témoignages d’Ahmed Fahal, Ahmed Besso et Ahmed Shahut.