C’est une situation que personne n’avait vu venir avec une telle violence. Alors que la dermatose nodulaire contagieuse continue de se propager dans nos élevages en ce début d’année 2025, une autre crise, tout aussi virulente, se joue en coulisses : celle de nos vétérinaires. Pris entre le marteau de l’État et l’enclume de la détresse agricole, ces professionnels de la santé animale se retrouvent aujourd’hui cibles de menaces et d’intimidations inacceptables.
On fait le point ensemble sur cette fracture sanitaire et sociale qui secoue nos campagnes, bien loin de l’image d’épinal du véto de campagne.
Quand la blouse blanche devient une cible : l’étau se resserre
Imaginez un instant : vous avez choisi ce métier par passion pour les animaux, et vous vous retrouvez contraint d’euthanasier des troupeaux entiers sous escorte de gendarmerie. C’est le quotidien cauchemardesque décrit par de nombreux praticiens depuis l’été dernier. Comme l’a souligné l’AFP et plusieurs reportages récents, les vétérinaires sont littéralement pris en étau.
D’un côté, il y a l’application stricte du protocole sanitaire dicté par le ministère : abattage et surveillance. De l’autre, il y a la souffrance brute, viscérale, des éleveurs qui voient le travail d’une vie anéanti. Le résultat ? Une tension explosive. Jean-Yves Gauchot, président de la Fédération des syndicats vétérinaires, a même dû porter plainte suite à des menaces de mort. Ce n’est plus seulement une question de santé animale, c’est devenu une question de sécurité publique.
Des violences verbales aux agressions physiques
Les mots ont un poids, et ceux qui circulent actuellement sur les réseaux sociaux sont glaçants. « Assassins », « collabos »… Ces insultes fusent, alimentées par la désinformation en ligne. L’Ordre des vétérinaires a tiré la sonnette d’alarme face à ces communications haineuses, rappelant que le praticien n’est pas l’ennemi, mais un acteur de la santé globale.
Si des syndicats comme la Confédération paysanne ou la Coordination rurale ont condamné ces débordements tout en restant fermes sur leur opposition à la gestion gouvernementale, le mal est fait sur le terrain. En Haute-Savoie, première région touchée, certains vétérinaires confient anonymement que cette crise laissera des traces indélébiles, au point d’envisager de quitter la pratique rurale pour la ville. Pour mieux comprendre cette impasse, voici un récapitulatif des forces en présence :
| Acteurs | Position / Obligation | Réaction face à la crise |
|---|---|---|
| L’État | Politique d’éradication et d’abattage systématique | Création de « task forces » et nomination de préfets coordinateurs |
| Les Éleveurs | Protection de leur cheptel et survie économique | Colère, désespoir, et pour une minorité, violence envers les exécutants |
| Les Vétérinaires | Application du mandat sanitaire et soin animal | Détresse psychologique, peur, et invocation du droit de retrait |
La vaccination massive : une course contre la montre logistique
Face à la grogne et à l’inefficacité relative de l’abattage seul dans certaines zones, la stratégie a évolué. La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, a lancé une campagne de vaccination d’envergure, visant 750 000 bovins, particulièrement dans le Sud-Ouest. C’est un soulagement pour beaucoup, mais cela ajoute une couche de pression logistique phénoménale sur des équipes déjà épuisées.
Pour faire face, le ministère appelle à la mobilisation générale. Ce n’est plus seulement l’affaire des vétérinaires sanitaires habituels. On parle ici de vétérinaires volontaires, de retraités, d’élèves des écoles vétérinaires et même de militaires. Si tu t’intéresses aux dynamiques de gestion de crise, tu peux consulter nos articles sur l’organisation des services d’urgence environnementale pour voir les parallèles.

Une extension du cordon sanitaire
La zone de combat contre le virus s’est élargie. Aux départements initiaux comme l’Ariège ou la Haute-Garonne, s’ajoutent désormais le Gers, les Landes ou encore les Pyrénées-Atlantiques. Cette stratégie répond à la demande des éleveurs qui réclamaient une vaccination au-delà des 50 km autour des foyers infectés. Mais attention, cette « solution » ne gomme pas la fatigue accumulée ni les traumatismes des mois précédents.
Le coût humain et déontologique de la crise
Au-delà des chiffres et des cartes épidémiologiques, c’est l’humain qui craque. Une vétérinaire de Haute-Savoie témoignait récemment à Reporterre de sa dévastation à l’idée de devoir pratiquer des euthanasies de masse sur des animaux qu’elle soigne individuellement depuis des années. Cette dissonance cognitive est terrible : on devient véto pour sauver, pas pour abattre.
Certains praticiens tentent d’invoquer leur droit de retrait. Si l’Ordre des vétérinaires reconnaît ce droit en cas de menace avérée, il reste très strict sur l’application des directives d’État. Le message est clair : faire corps. Ceux qui ont publiquement critiqué la politique d’abattage total, qualifiée parfois de « pseudo-science » par l’instance ordinale, s’exposent à des sanctions disciplinaires. C’est ce que révèle notamment l’enquête Le Sens du bétail d’Ulysse Thevenon, parue en février 2025.
Les conséquences directes sur la profession
Cette crise agit comme un révélateur des maux profonds du secteur. Voici ce que cela implique concrètement pour l’avenir de la médecine vétérinaire rurale :
- Une désertification médicale accrue dans les campagnes, les jeunes préférant la sécurité des cliniques canines urbaines.
- Une augmentation des cas de burn-out et de dépressions sévères chez les praticiens ruraux.
- Une rupture du lien de confiance historique entre l’éleveur et son vétérinaire, pourtant essentiel à la biosécurité.
- Une judiciarisation croissante des rapports avec l’administration et les syndicats agricoles.
Il est urgent de repenser notre modèle sanitaire pour qu’il ne broie pas ceux qui sont censés le faire tenir. Si le sujet du bien-être au travail dans les métiers de l’environnement t’interpelle, n’hésite pas à parcourir nos analyses sur la résilience professionnelle.
Sources
- AFP – Déclarations de Jean-Yves Gauchot (FSV)
- Reporterre – Témoignages de vétérinaires en Haute-Savoie
- BFMTV / Ulysse Thevenon – Enquête « Le Sens du bétail » (Février 2025, Flammarion)
- Communiqués de l’Ordre des vétérinaires et du Ministère de l’Agriculture
- La Montagne – Réactions de la Confédération paysanne et Coordination rurale