Le lundi 28 avril 2025 restera gravé dans les mémoires de la péninsule ibérique comme le jour où le temps s’est arrêté pour près de 55 millions de personnes. Ce black-out électrique massif, plongeant l’Espagne et le Portugal dans l’obscurité totale, a révélé la fragilité inhérente à nos infrastructures modernes hyper-connectées. Si le courant a été rétabli assez rapidement, l’incident, qualifié de « rarissime » par les autorités, a malheureusement causé plusieurs décès et semé le chaos dans les transports et les hôpitaux. Trois jours après cette panne historique, les spéculations vont bon train, alimentées par une frénésie médiatique et des réseaux sociaux en ébullition. Pourtant, les experts appellent à la prudence : comprendre l’origine précise de cet effondrement du réseau électrique demandera des mois d’enquête minutieuse, loin des conclusions hâtives qui circulent déjà sur les plateaux de télévision.
En bref : les points clés de l’incident
- 📅 Date et Heure : Lundi 28 avril 2025, début de l’incident détecté autour de 12h33.
- 🌍 Zone impactée : Totalité de l’Espagne et du Portugal, affectant 55 millions d’habitants.
- ⚡ Cause technique immédiate : Chute brutale de la fréquence de 50 Hz à 49 Hz, entraînant une déconnexion automatique de sécurité.
- 🔍 Origine profonde : Encore inconnue. L’enquête officielle pourrait durer jusqu’à 6 mois.
- 🚫 Fausses pistes écartées : Cyberattaque, incendie majeur, et anomalie atmosphérique (fake news virale).
- 📉 Contexte énergétique : Forte production d’énergies renouvelables ce jour-là et faible interconnexion avec le reste de l’Europe.
Chronologie d’un effondrement : quand le réseau électrique espagnol a lâché
Pour comprendre la gravité de ce qui s’est passé ce lundi 28 avril 2025, il est essentiel de revenir sur la mécanique de précision qu’est un réseau électrique. Imaginez un immense orchestre où chaque instrument doit jouer en parfaite synchronisation. En Europe, cette synchronisation se mesure par la fréquence du courant, stabilisée à 50 hertz. À 12h33, cet équilibre précaire s’est rompu. Selon les premières données d’Aurora Energy Research, la fréquence a chuté brutalement de 50 Hz à 49 Hz. En apparence minime, cette variation est en réalité cataclysmique pour une infrastructure de cette ampleur. C’est le seuil critique qui oblige les centrales électriques à s’éteindre automatiquement pour éviter des dommages matériels irréversibles, un mécanisme de survie qui, paradoxalement, précipite le black-out.
La réaction en chaîne a été foudroyante. Les dispositifs de sécurité des centrales, qu’elles soient nucléaires, hydrauliques ou à gaz, se sont activés presque simultanément pour se protéger des fluctuations du réseau. Contrairement à une simple coupure de quartier, nous avons assisté à un effondrement systémique. Les conséquences humaines de cette panne géante sont dramatiques. Les services de secours ont confirmé, mardi 29 avril, le décès d’au moins trois personnes, des tragédies liées probablements à l’arrêt de respirateurs artificiels à domicile ou à des accidents de la route causés par l’extinction subite des feux de signalisation. Cela nous rappelle cruellement notre dépendance vitale à la continuité de l’approvisionnement électrique et la nécessité d’une résilience accrue des infrastructures critiques.
Cet événement n’est pas sans précédent en Europe, bien que son ampleur soit exceptionnelle. L’histoire nous a montré que le risque zéro n’existe pas. On se souvient de la coupure généralisée en Italie en 2003, provoquée par la chute d’un arbre en Suisse, ou encore de l’incident de 2006 en Allemagne qui avait plongé 15 millions d’Européens dans le noir suite à une mauvaise coordination. Cependant, le cas espagnol de 2025 soulève des questions spécifiques sur la gestion des flux en temps réel. Red Electrica de Espana (REE), le transporteur national, a tenté d’esquisser une chronologie : une première perte de production (potentiellement solaire), une stabilisation éphémère de quelques millisecondes, suivie d’une seconde perte fatale 1,5 seconde plus tard. C’est cette seconde secousse qui aurait entraîné la déconnexion de l’interconnexion France-Espagne, isolant la péninsule et scellant son sort.

L’enquête technique : entre hypothèses fragiles et complexité du mix énergétique
Trois jours après l’incident, le mystère reste entier quant à la « source » initiale du problème. L’enquête s’annonce longue et complexe, les autorités espagnoles ayant déjà prévenu qu’il faudrait « de nombreux jours », voire plusieurs mois, pour analyser l’ensemble des données télémétriques. La ministre de la Transition écologique, Sara Aagesen, a qualifié la crise d' »origine multifactorielle ». Cette prudence contraste avec les affirmations péremptoires que l’on peut lire ailleurs. Ce que l’on sait, c’est que l’Espagne possède un mix électrique particulier, caractérisé par une pénétration massive des énergies renouvelables et une très faible interconnexion avec le reste du continent européen, faisant de la péninsule une sorte d' »île énergétique ».
La question de l’inertie du réseau est au cœur des débats techniques. Les centrales thermiques traditionnelles (nucléaire, gaz, charbon) possèdent de lourdes masses tournantes qui créent une inertie physique, capable d’absorber les petites perturbations. À l’inverse, l’éolien et le solaire sont connectés au réseau via de l’électronique de puissance, qui n’offre pas naturellement cette même inertie. Le jour du black-out, la production renouvelable était importante. Cependant, Xavier Piechaczyk, président de RTE, a rappelé sur le plateau de C à Vous que cette part de renouvelables était dans la moyenne de ce que l’Espagne gère habituellement depuis 2024. Accuser le solaire d’être l’unique coupable est donc un raccourci simpliste. Il existe des solutions techniques comme les compensateurs synchrones ou le « grid forming » pour pallier ce manque d’inertie, des technologies que nous avons déjà évoquées dans notre dossier sur les innovations du réseau électrique.
Voici un tableau récapitulatif des séquences probables identifiées par les premières analyses, bien que tout reste au conditionnel :
| ⏱️ Séquence (Temps T) | 📉 Événement détecté | ⚠️ Conséquence immédiate |
|---|---|---|
| T = 0 | Perte soudaine d’une source de production (Hypothèse : parc solaire ou éolien) | Déstabilisation locale de la fréquence. |
| T + quelques ms | Tentative de stabilisation automatique | Le réseau tente de compenser le manque. |
| T + 1,5 s | Seconde perte de production majeure | Chute critique de la fréquence (sous 49,5 Hz). |
| T + 2 s | Déclenchement des protections (Déconnexion France-Espagne) | L’Espagne s’isole (« îlotage ») mais ne parvient pas à s’équilibrer. |
| T + 2,5 s | Arrêt d’urgence des centrales (Gaz, Nucléaire, Hydro) | Black-out total sur la péninsule. |
Il faut également s’interroger sur les mécanismes de sauvegarde qui n’ont pas fonctionné. Normalement, un réseau est conçu pour s’îloter proprement, c’est-à-dire sacrifier certaines zones pour en sauver d’autres. Ici, l’effondrement a été total. Cela suggère des défaillances potentielles dans les automates de gestion de réseau ou des paramétrages inadaptés aux conditions réelles de 2025. La vitesse de déploiement du photovoltaïque a-t-elle surpassé les capacités d’adaptation du logiciel de pilotage du réseau ? C’est une piste sérieuse mentionnée dans certains rapports préliminaires, soulignant que les coûts et la complexité de l’intégration des renouvelables ont peut-être été sous-estimés par les planificateurs.
La tempête médiatique : désinformation et pseudo-experts en roue libre
Si le réseau électrique a disjoncté, la machine médiatique et les réseaux sociaux, eux, se sont emballés en surrégime. Dans les heures qui ont suivi la coupure, nous avons assisté à une véritable cacophonie informationnelle. L’urgence de « savoir » a poussé de nombreux acteurs à combler le vide avec des théories fumeuses. La piste de l’incendie a été évoquée puis démentie par RTE. Celle, plus cinématographique, de la cyberattaque par une puissance étrangère a fait frémir Twitter (désormais X) avant d’être écartée. Le sommet de l’absurde a été atteint avec la rumeur d’une « anomalie atmosphérique » venue du Portugal, qualifiée plus tard de pure fake news, mais qui a tout de même trouvé son chemin jusqu’aux plateaux de télévision réputés sérieux.
L’attitude de certains médias est particulièrement pointée du doigt. Sur CNews, Pascal Praud a relayé des théories non vérifiées issues des réseaux sociaux, affirmant connaître le coupable devant des invités médusés. Plus inquiétant encore, le service public n’a pas été épargné. France Info et même Le Figaro ont donné la parole à des « experts » parfois éloignés du terrain depuis des décennies. Un ancien président de RTE, retraité du secteur depuis plus de 20 ans, a ainsi validé la thèse de l’aléa climatique sur deux antennes différentes, une thèse pourtant démentie officiellement quelques heures plus tard. Cette séquence illustre parfaitement les dangers de l’information en continu : à vouloir aller plus vite que la musique, on risque de jouer une fausse note qui désinforme le public sur des enjeux de sécurité énergétique cruciaux.
Chronologie du Black-out
Analyse minute par minute de la défaillance du réseau ibérique.
Sur les réseaux sociaux professionnels comme LinkedIn, la récupération a été tout aussi rapide. Des graphiques complexes sont apparus comme par magie, publiés par des profils clairement identifiés à des lobbies pro-nucléaires ou anti-renouvelables, chacun tordant les faits pour valider son narratif préétabli. Comme nous l’analysons souvent dans nos articles sur l’hygiène numérique, ces périodes de crise sont du pain bénit pour les charlatans et les opportunistes politiques. Il est impératif de garder son esprit critique : si quelqu’un prétendait savoir exactement ce qui s’était passé le soir même du 28 avril, il mentait, tout simplement. La complexité d’un réseau continental ne se résout pas en un tweet.
Les défis structurels de la péninsule ibérique : une île énergétique
Au-delà de l’incident ponctuel, ce black-out met en lumière une faiblesse structurelle majeure de l’Espagne et du Portugal : leur isolement électrique. Géographiquement, la péninsule ibérique est une quasi-île. Ses connexions avec le reste de l’Europe, via la France, sont historiquement faibles. Bien que des projets d’interconnexion via le Golfe de Gascogne soient en cours ou achevés en cette année 2025, la capacité d’échange reste limitée par rapport à la puissance installée sur la péninsule. En cas de pépin majeur, l’Espagne ne peut pas compter massivement sur la « solidarité électrique » de ses voisins pour stabiliser sa fréquence, contrairement à la Belgique ou à la Suisse qui sont au cœur du carrefour électrique européen.
Cette situation d’îlot énergétique rend la gestion de l’équilibre offre-demande beaucoup plus délicate. Lorsque vous avez beaucoup d’éoliennes qui tournent et de panneaux solaires qui produisent à plein régime, vous devez être capable d’exporter le surplus ou de le stocker. Si le réseau local vacille et que les tuyaux vers la France se ferment (comme cela semble s’être produit le 28 avril pour éviter la contagion), le système se retrouve livré à lui-même. C’est un défi d’ingénierie colossal. L’intégration des énergies renouvelables n’est pas une option, c’est une nécessité climatique, mais elle impose une refonte totale de l’architecture du réseau. Il ne s’agit pas seulement de produire de l’énergie verte, mais de la rendre « pilotable » et compatible avec la stabilité du système.
Il est crucial de ne pas tomber dans le piège du bouc émissaire facile. Les énergies renouvelables apportent des défis, certes, mais elles sont aussi une partie de la solution pour une autonomie énergétique. Le problème réside peut-être davantage dans la vitesse d’adaptation des infrastructures de transport et de distribution. Les rapports indiquent que les coûts d’intégration ont été sous-estimés et que les adaptations techniques (logiciels, stockage, compensateurs) n’ont pas suivi le rythme effréné des installations de parcs solaires. C’est un rappel que la transition énergétique est une course d’endurance, pas un sprint, et qu’elle nécessite une vision systémique que nous détaillons dans notre rubrique sur l’avenir des infrastructures vertes.

Leçon d’humilité et appel à la sobriété
En attendant les conclusions définitives de l’enquête, cet événement nous offre une leçon d’humilité forcée. Nous avons construit des sociétés qui reposent entièrement sur la disponibilité permanente de l’électron. Une simple coupure de quelques heures suffit à paralyser une économie moderne et à mettre des vies en danger. Cela doit nous interroger sur notre consommation et notre rapport à l’énergie. La sobriété numérique et énergétique n’est pas qu’un concept écologique abstrait, c’est aussi une mesure de résilience. Moins nous consommons inutilement, moins nous sollicitons le réseau aux heures de pointe, et plus nous laissons de marges de manœuvre aux gestionnaires de réseau pour équilibrer le système.
Il faut saluer le travail des techniciens qui ont rétabli le courant dans des conditions de stress intense. Mais il faut aussi accepter le temps long de l’analyse. Comme l’ont souligné les experts de RTE, un système électrique est vivant, complexe et parfois imprévisible. Vouloir des réponses immédiates est un réflexe de notre époque, mais c’est un réflexe dangereux qui conduit à la désinformation. La priorité est désormais de comprendre pourquoi les mécanismes de défense (comme le délestage ciblé) n’ont pas fonctionné, afin d’éviter que cela ne se reproduise.
Ce black-out en Espagne est un avertissement sans frais (ou presque) pour toute l’Europe. Il nous rappelle que la sécurité d’approvisionnement n’est jamais acquise et demande des investissements constants, non seulement dans la production, mais aussi dans l’intelligence du réseau et les interconnexions. En tant que citoyens, notre rôle est aussi de comprendre ces enjeux pour ne pas céder aux sirènes du populisme énergétique qui voudrait opposer les énergies les unes aux autres. L’avenir est dans un mix équilibré et, surtout, dans une consommation maîtrisée.