Depuis quelques années, une théorie au nom sucré bouleverse les départements d’économie et les conseils municipaux de grandes métropoles : le Donut. Loin d’être une simple friandise, ce concept développé par l’économiste britannique Kate Raworth propose une refonte radicale de notre boussole de développement. Face à l’urgence climatique et aux inégalités sociales grandissantes, le modèle classique du XXe siècle, obsédé par la croissance infinie du PIB, montre des signes d’essoufflement évidents. Nous sommes en 2026, et l’idée de définir un « espace sûr et juste » pour l’humanité n’a jamais semblé aussi pertinente. Il ne s’agit plus seulement de théorie, mais de comprendre comment concilier les besoins vitaux de chacun avec les frontières physiques que notre planète ne peut franchir sans dommages irréversibles. Explorons ensemble cette vision qui tente de remplacer l’homme rationnel et calculateur par une société régénératrice et distributive.
En bref 🍩
Pour ceux qui souhaitent saisir l’essence du concept avant d’entrer dans les détails de l’analyse :
- 🌍 Le but : Remplacer la croissance infinie du PIB par la recherche d’un équilibre dynamique entre besoins humains et écologie.
- 📉 Deux limites : Un plancher social (les nécessités de la vie) et un plafond écologique (les limites planétaires à ne pas dépasser).
- 🔄 Circularité : Passer d’une économie linéaire (extraire, fabriquer, jeter) à une économie régénérative par design.
- 🤔 Agnosticisme : La croissance économique n’est plus un objectif en soi, mais une conséquence potentielle (ou non) du bon fonctionnement du système.
- 🏙️ Application : Des villes comme Amsterdam ou Bruxelles testent ce modèle pour guider leurs politiques publiques.
L’architecture du Donut : redéfinir la prospérité entre plancher social et plafond écologique
Au cœur de la proposition de Kate Raworth se trouve une image simple, presque enfantine, mais d’une puissance conceptuelle redoutable : deux cercles concentriques. Cette représentation visuelle est née d’une frustration face aux graphiques économiques traditionnels qui ignoraient superbement le contexte vivant dans lequel les marchés opèrent. Le cercle intérieur représente le plancher social. C’est le seuil critique en dessous duquel aucun être humain ne devrait tomber. Il regroupe les essentiels de la vie : l’accès à l’eau potable, à la nourriture, à la santé, à l’éducation, ou encore à l’énergie. Si une personne se trouve « au centre » du trou du donut, elle est en situation de privation et de détresse.
Le cercle extérieur, quant à lui, matérialise le plafond écologique. Il s’agit des frontières scientifiques au-delà desquelles nous mettons en péril la stabilité des systèmes terrestres qui permettent la vie. Ces frontières incluent le changement climatique, l’acidification des océans, la pollution chimique ou encore l’érosion de la biodiversité. Franchir ce plafond revient à compromettre notre habitat commun. Entre ces deux limites se trouve « la pâte » du beignet : l’espace sûr et juste pour l’humanité. C’est dans cette zone que l’économie doit opérer pour garantir le bien-être de tous tout en respectant l’équilibre environnemental.

Cette approche change radicalement la perspective sur la réussite économique. Traditionnellement, un pays était considéré comme « prospère » tant que son PIB augmentait, peu importe si cette croissance détruisait des écosystèmes ou creusait les inégalités. Avec le modèle du Donut, le succès se mesure à notre capacité à rester dans l’anneau vertueux. C’est une remise en question fondamentale qui nécessite de repenser nos indicateurs. Comme le soulignent de nombreuses analyses récentes, la remise en question de la suprématie du PIB est une étape indispensable pour éviter l’extinction des ressources et garantir un avenir viable.
L’origine de cette pensée remonte au passage de Raworth à Zanzibar et au sein d’Oxfam, où elle a constaté l’incapacité des modèles onusiens classiques à traiter simultanément la pauvreté et la destruction de la nature. En fusionnant les limites planétaires définies par le Stockholm Resilience Centre avec les objectifs sociaux, elle a créé une boussole pour le XXIe siècle. Ce n’est pas une utopie lointaine, mais un cadre d’analyse qui révèle que nous sommes actuellement en plein dépassement : nous avons franchi plusieurs plafonds écologiques tout en laissant des milliards de personnes sous le plancher social.
Les sept principes pour s’affranchir de l’économie néoclassique
Pour opérer cette transition vers l’économie du donut, il ne suffit pas de changer de graphique ; il faut changer de logiciel mental. Kate Raworth identifie sept transformations majeures nécessaires pour penser comme un économiste du XXIe siècle. La première, et sans doute la plus difficile culturellement, est de changer le but même de l’économie. Nous devons cesser de viser l’augmentation perpétuelle de la valeur monétaire des échanges pour viser l’équilibre. C’est un changement de paradigme comparable à celui qu’a connu l’astronomie en passant du géocentrisme à l’héliocentrisme.
Un autre principe clé est de « voir l’image globale ». L’économie néoclassique, souvent enseignée via le diagramme du flux circulaire, décrit un système clos entre ménages et entreprises, où l’État et les banques sont parfois des acteurs secondaires, et où l’environnement est totalement absent (ou considéré comme une externalité). Le modèle du Donut réencastre l’économie dans la société, elle-même encastrée dans le monde vivant. L’économie n’est qu’un sous-système de la biosphère. Ignorer les flux d’énergie et de matière, c’est ignorer les lois de la thermodynamique. C’est admettre que l’écologie n’est pas une contrainte externe, mais la condition sine qua non de toute activité.
Raworth s’attaque également à la figure mythique de l’Homo Economicus. Ce personnage fictif, rationnel, égoïste et calculateur, qui peuple les manuels scolaires depuis un siècle, ne correspond pas à la réalité de la nature humaine. Nous sommes des êtres sociaux, adaptables, et interdépendants. En concevant des politiques basées sur l’entraide et la réciprocité plutôt que sur la compétition pure, nous pouvons bâtir des systèmes plus résilients. Cette vision systémique (le 4ème principe) nous invite à comprendre les rétroactions complexes : dans un monde interconnecté, une action locale peut avoir des répercussions globales, positives ou négatives.
Enfin, les principes de « concevoir pour distribuer » et « créer pour régénérer » sont cruciaux. Contrairement à la courbe de Kuznets, qui suggérait que les inégalités et la pollution augmentent avant de diminuer naturellement avec la richesse, la réalité nous prouve le contraire. La justice sociale et la réparation environnementale ne viendront pas « par magie » avec plus de croissance ; elles doivent être intégrées dès la conception (by design) de nos modèles économiques. Cela signifie créer des chaînes de valeur circulaires où les déchets des uns deviennent les ressources des autres, et où la valeur créée est partagée plus équitablement entre tous les acteurs.
Au-delà du PIB : régénération des entreprises et nouvelles monnaies
L’application concrète de l’économie du Donut demande de revoir la structure même de nos entreprises et de notre système monétaire. Aujourd’hui, la plupart des sociétés sont détenues par des actionnaires qui exigent des retours sur investissement croissants, poussant ainsi à une extraction maximale des ressources naturelles et humaines. Pour contrer cette logique extractive, Raworth met en avant le concept d’entreprises régénératives. Ce sont des structures dont la propriété et la gouvernance sont conçues pour servir une mission sociale et écologique, plutôt que la seule maximisation du profit. L’idée de John Fullerton d’un « revenu à perpétuité » pour les investisseurs, comparable aux fruits d’un arbre mature, permet de sortir de la pression d’une croissance forcée.
Mais le levier le plus puissant et le plus controversé reste sans doute la monnaie. Dans notre système actuel, l’argent est créé par la dette avec intérêt, ce qui impose mathématiquement une obligation de croissance pour rembourser les sommes empruntées plus les intérêts. La théorie du Donut explore des alternatives fascinantes, comme la monnaie fondante imaginée par Silvio Gesell. Le principe est simple mais révolutionnaire : l’argent perd une petite partie de sa valeur avec le temps s’il n’est pas utilisé (via une taxe de détention, ou taux négatif). Cela décourage la thésaurisation excessive et encourage la circulation de la monnaie vers des investissements réels et durables.
Le Match des Paradigmes
Comparaison interactive : L’Ancien Monde vs L’Économie du Donut
Cette approche monétaire pourrait transformer notre rapport au long terme. Au lieu de chercher le profit immédiat, les acteurs économiques seraient incités à investir dans des projets pérennes : isolation thermique, énergies renouvelables, ou agriculture biologique. Si cela peut sembler radical, rappelons que des taux d’intérêt négatifs ont déjà été pratiqués par plusieurs banques centrales au début des années 2020, prouvant que les dogmes monétaires ne sont pas immuables. L’objectif est de créer un écosystème financier qui soutient le modèle économique alternatif plutôt que de le parasiter.
Pour mesurer les progrès dans cette nouvelle économie, nous avons besoin de nouveaux tableaux de bord. Des initiatives comme celles du rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi ou les travaux sur la comptabilité CARE montrent la voie. Il s’agit de compter ce qui compte vraiment : la santé des sols, la qualité de l’air, le niveau d’éducation, et la cohésion sociale. Adapter ces indicateurs est essentiel pour éviter de naviguer à l’aveugle et risquer de surpasser la sixième limite planétaire sans même s’en rendre compte, comme c’est le cas pour le cycle de l’eau douce.
La croissance économique : devenir agnostique pour survivre
L’un des points les plus clivants de la théorie du Donut est sa position vis-à-vis de la croissance économique. Kate Raworth ne se positionne pas strictement comme « anti-croissance », mais elle plaide pour un agnosticisme éclairé. Cela signifie que la croissance du PIB ne doit être ni un but, ni un tabou, mais une variable d’ajustement. Dans les pays à faible revenu, une augmentation de l’activité économique est souvent nécessaire pour construire des infrastructures (hôpitaux, écoles, réseaux d’eau) et amener la population au-dessus du plancher social. Dans ce contexte, la croissance est un moyen, pas une fin.
En revanche, dans les économies matures et riches, poursuivre la croissance à tout prix devient contre-productif, voire destructeur. Rien dans la nature ne croît indéfiniment : un organisme grandit jusqu’à atteindre sa maturité, puis il maintient son équilibre. Nos économies devraient s’inspirer de cette sagesse biologique. Continuer à forcer la croissance dans des pays déjà développés revient à tenter de gonfler un ballon déjà plein, au risque de le faire éclater. L’enjeu est de créer des sociétés qui peuvent prospérer, innover et assurer le bien-être de leurs citoyens, que le PIB monte, stagne ou descende légèrement.

Cette transition vers une économie post-croissance soulève des questions immenses, notamment sur le financement de la protection sociale ou le remboursement de la dette publique. Cependant, l’addiction à la croissance nous empêche de voir les solutions alternatives. Par exemple, taxer les ressources et la pollution plutôt que le travail, ou réduire le temps de travail pour mieux répartir l’emploi. L’agnosticisme envers la croissance nous libère de la peur d’une récession technique pour nous concentrer sur la résilience réelle de nos sociétés face aux chocs futurs.
Analyse critique : limites, résistances et perspectives pour 2026
Malgré l’enthousiasme qu’elle suscite, l’économie du Donut n’est pas exempte de critiques. Les économistes néoclassiques lui reprochent souvent un manque de formalisation mathématique rigoureuse. Pour eux, abandonner la recherche de l’efficience des marchés (aussi imparfaite soit-elle) pour des objectifs sociaux et environnementaux « flous » risque de mener à une mauvaise allocation des ressources. Ils arguent que la croissance reste le meilleur outil pour sortir de la pauvreté et financer la transition écologique via l’innovation technologique. Cependant, ces critiques ignorent souvent les données physiques montrant l’accélération de la dégradation de la biosphère parallèlement à la croissance du PIB.
| Critique courante | Réponse de la théorie du Donut |
|---|---|
| La croissance est nécessaire pour les pauvres | Vrai pour les pays en développement, mais doit être temporaire et ciblée, pas infinie. |
| Le modèle est utopique et non applicable | Des villes (Amsterdam, Grenoble) l’utilisent déjà pour structurer leur urbanisme et budget. |
| Les limites écologiques sont floues | Elles sont basées sur les sciences dures (système Terre) et sont plus tangibles que les lois du marché. |
Une critique plus constructive concerne la méthodologie. Le choix des indicateurs pour le plancher social repose largement sur les Objectifs de Développement Durable (ODD) de l’ONU. Or, certains ODD, comme l’objectif n°8, promeuvent encore explicitement la croissance économique, ce qui crée une dissonance au sein même du modèle. De plus, définir un « plancher social » universel est complexe : les besoins culturels et sociaux varient énormément d’un pays à l’autre. Bill Scott a souligné que si les limites écologiques sont des murs de briques physiques, les limites sociales sont des constructions humaines plus malléables.
Enfin, la question de l’échelle reste un défi majeur. Si des villes peuvent adopter le Donut pour gérer leur économie circulaire locale (bâtiment, alimentation, déchets), appliquer ce modèle au niveau d’un État implique des changements législatifs, fiscaux et diplomatiques colossaux. Comment un pays « Donut » interagit-il commercialement avec des pays « Croissance » sans être désavantagé ? Les travaux récents de l’équipe de l’Université de Leeds, menés par Daniel O’Neill et Julia Steinberger, tentent d’affiner ces trajectoires nationales. Il est clair que le Donut n’est pas une recette magique prête à l’emploi, mais une boussole indispensable. Son succès dépendra de notre capacité à transformer ses principes en lois et en normes sociales, faisant de l’équilibre la nouvelle définition de la réussite.
En définitive, l’économie du Donut nous offre un langage commun pour aborder la complexité du XXIe siècle. Elle ne résout pas tout par elle-même, mais elle pose enfin les bonnes questions, celles qui concernent notre survie et notre dignité collective.