Changer de banque pour le climat : démêler le vrai du faux sur ton compte courant
Tu as sûrement entendu cette petite phrase, pleine de promesses : « En changeant de compte courant, tu désinvestis ton argent des énergies fossiles ». C’est un argument choc, utilisé par de nouvelles structures financières qui veulent, comme toi, « protéger la planète ». Des dizaines de milliers de personnes en France ont déjà sauté le pas, persuadées de faire le bon geste pour le climat. Et si on te disait que ce slogan, aussi séduisant soit-il, est malheureusement faux ? 😟 C’est un peu comme la loi de Brandolini : une affirmation trompeuse prend une seconde à être formulée, mais des pages entières à être démontée. Alors, accroche-toi, on va décortiquer tout ça ensemble.
Pour commencer à y voir plus clair, il faut comprendre qu’il existe différents types d’épargne, et qu’ils n’ont pas du tout le même rôle pour une banque. Ton argent se répartit globalement en trois grandes catégories :
- 🏦 L’épargne bancaire : C’est tout ce qui est directement confié à ta banque. On parle ici de ton compte courant, de tes livrets (Livret A, LDDS, etc.), ou encore de ton Plan Épargne Logement (PEL).
- 📜 L’assurance-vie : Cet argent est confié à des assureurs. Il est souvent investi dans des supports garantis (fonds en euros) ou non garantis (unités de compte) sur lesquels tu peux avoir un peu plus de contrôle.
- 📈 Les placements directs : Ici, c’est toi qui investis directement sur les marchés financiers, souvent via des gestionnaires d’actifs, en choisissant des fonds spécifiques (actions, obligations, etc.).
Dans cet article, on va se concentrer sur la première catégorie : ton épargne purement bancaire. Pour comprendre le vrai du faux, il faut faire un petit tour dans les coulisses d’une banque et jeter un œil à son bilan comptable. C’est une sorte de photographie de ce que la banque possède (son actif) et de ce qu’elle doit (son passif). Un crédit accordé à une entreprise comme TotalEnergies est un actif pour la banque : c’est de l’argent que l’entreprise lui doit. À l’inverse, l’argent que tu déposes sur ton compte courant est un passif pour la banque : c’est de l’argent qu’elle te doit. La gestion de tout ça est un métier hyper complexe, appelé ALM (Asset and Liability Management), qui vise à équilibrer les risques entre les ressources et les emplois de la banque. Une erreur, et c’est la faillite, comme on l’a vu avec la Silicon Valley Bank en 2023.
Le point crucial est de savoir si ton argent constitue une « ressource bancaire », c’est-à-dire une partie du passif que la banque peut utiliser pour ses opérations. La confusion règne souvent, car les grandes banques sont des conglomérats qui mélangent banque, assurance et gestion d’actifs. Mais tous tes comptes n’ont pas le même statut.
| Type de compte / Produit financier | Est-ce une ressource pour la banque ? 🤔 |
|---|---|
| Compte courant (dépôt à vue) | ✅ Oui, absolument. |
| Livrets réglementés (Livret A, LDDS) | ✅ Oui, mais seulement partiellement (environ 40% pour la banque, le reste va à la Caisse des Dépôts). |
| PEL, CEL, Compte à terme | ✅ Oui, ce sont des ressources stables pour la banque. |
| Compte-titres, PEA, PER individuel | ❌ Non. Les titres (actions, fonds) t’appartiennent. La banque n’est qu’un intermédiaire. |
| Contrat d’assurance-vie | ❌ Non. C’est l’argent de l’assureur, pas de la banque. |
Par exemple, quand tu achètes des actions via un PEA ouvert dans ta banque, ces actions restent ta propriété. Elles n’apparaissent pas au bilan de la banque et ne lui servent pas de ressource pour financer ses propres activités. Ton conseiller ne fait que te mettre en relation avec un gestionnaire d’actifs. Tu vois donc que seule une partie de ton argent est réellement une « ressource » pour ta banque. Mais même pour cette partie, le lien avec un projet pétrolier est loin, très loin d’être direct.
L’impact réel de ta banque : comment elle finance les énergies fossiles

Maintenant qu’on a clarifié ce qu’est ton argent du point de vue de la banque, demandons-nous comment les banques réchauffent concrètement la planète. Quand on parle du bilan climatique d’une banque, on ne s’intéresse pas à la consommation électrique de ses agences (scope 1 et 2). Ce qui compte vraiment, ce sont ses émissions indirectes, le fameux scope 3. Ce scope 3 représente l’impact de toute sa chaîne de valeur, et notamment le financement des activités polluantes de ses clients. Pour te donner une idée, la banque Nordea a estimé en 2023 que ce scope 3 représentait 99,9% de son empreinte carbone totale. C’est colossal.
Alors, comment cet argent arrive-t-il jusqu’aux entreprises du secteur fossile ? Il y a trois grands canaux principaux par lesquels les banques soutiennent ces industries. Il est essentiel de les comprendre pour ne plus se laisser berner par les discours simplistes.
A/ Le prêt bancaire classique
C’est l’activité la plus évidente et le cœur de métier d’une banque. Elle accorde un prêt directement à une entreprise (comme TotalEnergies, par exemple) ou à une entité spécifique créée pour un projet. Cette dernière est souvent une « société-projet » ou SPV (Special Purpose Vehicle). Imagine une entreprise qui veut construire un gazoduc. Au lieu de s’endetter directement, elle crée une nouvelle société juste pour ce projet. C’est cette nouvelle société qui va emprunter de l’argent auprès des banques. C’est une technique très courante pour financer de grandes infrastructures énergétiques, et cela permet de diluer les risques et de rendre les financements plus opaques.
B/ Le placement d’émissions de titres
Une autre manière, plus subtile, de soutenir les industries polluantes est d’agir comme intermédiaire. Une entreprise qui a besoin d’argent peut émettre des titres financiers (principalement des actions ou des obligations) et les vendre à des investisseurs. Pour cela, elle fait appel aux services d’une ou plusieurs banques qui vont organiser la vente et placer ces titres sur le marché. On parle de « marché primaire ». La banque ne prête pas son propre argent, mais elle utilise son réseau et son expertise pour trouver des financements pour son client, et touche de belles commissions au passage. Même sans prêter un euro, elle facilite activement le financement de projets fossiles.
C/ L’achat de titres sur le marché primaire
Enfin, la banque peut elle-même acheter une partie des titres (actions ou obligations) émis par ses clients sur ce marché primaire. Acheter une obligation revient en quelque sorte à accorder un prêt à l’entreprise. Ces titres deviennent alors des actifs au bilan de la banque. C’est un soutien financier direct. Ces trois activités, le prêt (A), l’achat de titres (C) et le service d’intermédiation (B), sont les véritables leviers par lesquels les banques ont un impact sur le climat. Ce sont les choix que la banque fait dans la gestion de son actif qui déterminent son empreinte carbone, et non la simple existence de ton compte courant dans son passif.
Il est donc crucial de se focaliser sur ces flux financiers, qui représentent de l’argent « frais » injecté dans des projets climaticides. Le problème n’est pas tant le stock de prêts existants, mais bien la continuité de ces nouveaux financements qui nous enferment pour des décennies dans une dépendance aux énergies fossiles, en totale contradiction avec les recommandations du GIEC et les objectifs de l’Accord de Paris.
| Mécanisme de Financement | Rôle de la banque | Impact sur le bilan de la banque |
|---|---|---|
| A. Prêt bancaire 💰 | Prêteur direct | Crée un actif (une créance sur le client). |
| B. Placement de titres 🤝 | Intermédiaire (arrangeur) | N’apparaît pas au bilan (service hors-bilan). |
| C. Achat de titres 💸 | Investisseur | Crée un actif (un titre de propriété ou de créance). |
Le grand tour de passe-passe financier : pourquoi ton euro ne finance pas directement le pétrole
On a donc vu que les « prêts polluants » sont à l’actif de la banque, et ton compte courant à son passif. Mais quel est le lien entre les deux ? Peut-on vraiment dire que l’euro déposé sur ton Livret A finance directement un nouveau forage pétrolier ? La réponse est non, et cela pour deux raisons fondamentales, un peu techniques mais essentielles à saisir.
La première, c’est le principe de non-affectation des ressources aux emplois. Pour le comprendre, utilisons la brillante parabole du manteau de vison, imaginée par le professeur Riveline :
Un homme a 10 000€ d’économies. Il veut acheter une voiture à 10 000€ ET un manteau de vison pour sa femme au même prix. Il contracte un crédit de 10 000€ pour la voiture, ce qui lui permet d’acheter les deux. Question : est-ce le crédit qui a financé la voiture ou le manteau ? Juridiquement, le crédit est lié à la voiture. Mais si, sans crédit, il n’avait acheté que la voiture, on peut logiquement conclure que le crédit a permis d’acheter le manteau. En réalité, il est impossible de lier une ressource financière (le crédit) à un emploi spécifique (la voiture ou le manteau). C’est l’ensemble des ressources qui finance l’ensemble des emplois.
Ce principe s’applique parfaitement à une banque. C’est tout le passif de la banque (tous les dépôts, toutes ses dettes, ses fonds propres…) qui finance tout son actif (tous ses prêts, tous ses investissements…). Il est donc impossible de tracer un fil direct entre ton compte courant et un prêt spécifique accordé à une entreprise polluante. C’est comme essayer de retrouver une goutte d’eau précise dans une rivière. Tenter de relier les émissions de GES d’un projet de TotalEnergies à ton dépôt reviendrait à traverser deux bilans comptables (celui de l’entreprise et celui de la banque), ce qui est une acrobatie intellectuelle sans fondement.
Le pouvoir magique de la création monétaire
La deuxième raison est encore plus déroutante : dans notre système, ce sont les crédits qui font les dépôts, et non l’inverse. L’idée reçue, encore présente dans de nombreux manuels d’économie, est que les banques collectent ton épargne pour la prêter à d’autres. C’est faux ! Lorsqu’une banque t’accorde un prêt de 1000€, elle ne puise pas dans un coffre-fort. Elle crée ces 1000€ par un simple jeu d’écriture : elle inscrit +1000€ sur ton compte courant (un passif pour elle) et +1000€ dans ses créances (un actif pour elle). C’est ce qu’on appelle la création monétaire scripturale, qui représente plus de 90% de la monnaie en circulation.
- 🤯 Le mythe : Les banques prêtent l’argent que les épargnants leur confient.
- ✅ La réalité : Les banques créent de la monnaie « ex nihilo » (à partir de rien) chaque fois qu’elles accordent un nouveau crédit.
Comme le formulaient des économistes de la Banque d’Angleterre : « Les dépôts bancaires sont simplement un registre des montants que la banque elle-même doit à ses clients. Il s’agit donc d’un passif de la banque, et non pas d’un actif qui pourrait être prêté ». Ta banque n’a donc pas besoin de ton compte courant pour prêter à une entreprise. Ce pouvoir de création monétaire, même s’il est encadré par des règles, achève de dynamiter l’idée que ton dépôt « finance » quoi que ce soit. Par conséquent, l’idée même d’une « empreinte carbone de ton compte courant » est une aberration. C’est aussi absurde que de calculer les émissions de CO2 d’un billet de 100€. Tout dépend de ce que tu en fais.
Déjouer le greenwashing bancaire : les astuces des banques pour paraître plus vertes

Si ton compte courant ne finance pas directement les fossiles, pourquoi tant d’acteurs, y compris les banques elles-mêmes, entretiennent-ils cette confusion ? Parce que cela arrange tout le monde. D’un côté, cela permet à certaines « néobanques » de vendre un service sur une promesse fallacieuse. De l’autre, cela permet aux grandes banques de déplacer la responsabilité vers l’individu et de masquer l’ampleur de leurs propres politiques climaticides. Le greenwashing bancaire est un art subtil, plein de failles et d’écrans de fumée qu’il faut apprendre à reconnaître.
Le principal problème est que les politiques de décarbonation des banques sont volontaires et non contraignantes. Chaque banque définit ses propres règles, ses propres indicateurs et ses propres exemptions, sans aucun contrôle scientifique ou démocratique. Aucune loi n’empêche aujourd’hui une banque française de financer un projet désastreux comme EACOP (le projet d’oléoduc chauffé de TotalEnergies en Afrique de l’Est). Voici quelques-unes des « failles » les plus courantes utilisées par les banques :
- 🙈 Oublier le placement de titres : La plupart des banques excluent de leurs politiques de restriction le financement via les marchés de capitaux (notre fameux canal B). Ainsi, une banque peut refuser un prêt à un projet charbonnier, mais accepter d’organiser une émission d’obligations pour le même projet !
- 📐 Jouer avec les définitions : Les exclusions sont souvent pleines de « petits caractères ». Une banque va exclure les entreprises actives dans le charbon… mais pas leur maison-mère. Une autre autorisera un forage en Arctique si l’entreprise y réalise moins de 30% de sa production. Les mailles du filet sont volontairement très larges.
- 📉 Communiquer sur le stock et non sur le flux : Une banque peut se vanter de réduire son stock de financements fossiles, tout en continuant à accorder de nouveaux prêts. Si elle reçoit 500 millions de remboursements et accorde 200 millions de nouveaux prêts, son stock a baissé de 300 millions, mais elle a bien injecté 200 millions d’argent frais dans le secteur !
- 📊 Raisonner en intensité carbone et non en absolu : Beaucoup de banques s’engagent à réduire « l’intensité carbone » de leur portefeuille, c’est-à-dire les émissions par unité de production. Mais si le total de la production augmente, les émissions absolues peuvent continuer de grimper. C’est un découplage relatif qui ne résout rien.
- 🍒 Pratiquer le « cherry picking » : C’est l’art de financer le « gentil » projet vert d’une entreprise massivement polluante. BNP Paribas, par exemple, a annoncé ne plus vouloir arranger les émissions d’obligations « conventionnelles » de TotalEnergies… mais se dit prête à le faire pour ses obligations « vertes ». C’est incohérent : l’argent étant fongible, financer le vert libère d’autres fonds pour le brun.
Ces stratégies expliquent pourquoi les engagements « Net Zero » des banques, comme ceux de la Net-Zero Banking Alliance (NZBA), sont souvent vides d’effets. Une étude de 2024 a montré qu’il n’y avait aucune preuve de désinvestissement réel des secteurs carbonés de la part des banques membres. Elles passent les stress-tests climatiques de leurs régulateurs tout en continuant de financer des bombes carbone.
Agir concrètement : choisir une banque moins nocive et pousser pour un vrai changement
Alors, que faire face à ce constat un peu décourageant ? Si déplacer ton compte courant n’a pas l’impact direct qu’on te vend, cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire. L’action individuelle reste légitime pour aligner ton argent avec tes valeurs. L’idée est de placer ton épargne bancaire dans un établissement dont les activités (son actif) sont globalement moins néfastes. Mais comment s’y retrouver ?
La source la plus fiable pour évaluer les banques est le rapport annuel « Banking on Climate Chaos », publié par un collectif d’ONG. Ce rapport analyse les financements (prêts et émissions de titres) accordés par les 60 plus grandes banques mondiales aux entreprises du secteur des énergies fossiles. Les chiffres de 2024 sont édifiants : 6 900 milliards de dollars de financements depuis l’Accord de Paris, dont 347 milliards en 2023 pour des entreprises qui planifient de nouveaux projets fossiles. Les quatre grandes banques françaises (BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale, BPCE) y figurent en bonne place. Ce rapport permet d’identifier les « moins pires » élèves. En France, on peut en distinguer quelques-uns :
- 🕊️ La Banque Postale : De par sa mission de service public et son profil très domestique, elle est beaucoup moins impliquée dans le financement des géants mondiaux des hydrocarbures.
- 🤝 Le Crédit Coopératif : Cette banque a adopté une politique d’exclusion assez stricte des énergies fossiles, même si elle n’est pas dans le panel du rapport.
- 🌱 La Nef : C’est une coopérative financière éthique qui finance uniquement des projets à plus-value écologique, sociale et culturelle, avec une transparence totale. C’est l’idéal, mais elle ne propose pas encore de compte courant pour les particuliers (c’est en projet !).
Cependant, il faut garder quelques bémols en tête. Aucune banque n’est parfaite : La Banque Postale a financé le projet controversé de l’autoroute A69. De plus, retirer quelques milliers d’euros d’une banque qui pèse des milliers de milliards n’aura pas d’impact significatif sur sa stratégie. La véritable urgence n’est pas tant de « changer de banque » que de « changer la banque ».
La crise écologique est un problème systémique qui exige des solutions systémiques. Le volontariat des banques a montré ses limites. Il faut des lois contraignantes pour forcer le secteur financier à se désengager réellement des énergies fossiles. C’est sur ce terrain que la bataille doit être menée. Changer de banque est un acte personnel fort, un premier pas cohérent. Mais la prochaine étape, collective et bien plus puissante, est d’exiger de nos gouvernements qu’ils régulent enfin un secteur qui détient une part immense de notre avenir entre ses mains. Les banques sont souveraines dans leurs choix de financement ; il est temps que les États, les vrais souverains, reprennent le contrôle.