C’est sans doute l’une des lectures les plus impactantes de cette année 2025 pour quiconque s’intéresse à l’avenir de notre biosphère. Alors que les débats sur la fin de l’abondance agitent la sphère publique, une nouvelle publication majeure vient bousculer nos certitudes économiques. Parue ce mercredi 2 octobre dans la prestigieuse revue Nature, l’étude intitulée « Doughnut of social and planetary boundaries monitors a world out of balance » ne se contente pas d’alerter ; elle quantifie avec une précision chirurgicale l’impasse de notre modèle actuel. Signé par Andrew Fanning et Kate Raworth, ce papier de dix pages dresse un constat implacable : l’obsession pour le PIB nous éloigne chaque jour un peu plus d’un espace de vie sûr et juste. Loin des discours rassurants sur la « croissance verte », les données révèlent une aggravation sans précédent de l’empreinte écologique mondiale, couplée à des inégalités sociales persistantes. Plongée au cœur d’une analyse qui pourrait bien redéfinir notre compréhension de la prospérité au XXIe siècle.
En bref : ce qu’il faut retenir de l’étude 2025
- 🍩 Mise à jour majeure : Il s’agit de la troisième version du Donut, intégrant des données de 2000 à 2022 avec 35 indicateurs précis.
- 🌍 Dépassement critique : Six des neuf limites planétaires sont franchies, avec un niveau médian de dépassement passé de 75 % en 2000 à 96 % en 2022.
- ⚖️ Injustice climatique : Les pays riches (15 % de la population) sont responsables de 44 % des dommages écologiques, tandis que les pays pauvres subissent l’essentiel des manques sociaux.
- 📉 Échec du PIB : La poursuite de la croissance économique n’a pas permis de réduire les inégalités ni de préserver l’environnement, validant les thèses de la post-croissance.
- 🚨 Urgence absolue : Pour respecter les accords de 2050, il faudrait inverser totalement la tendance actuelle et régénérer les écosystèmes à un rythme jamais vu.
Comprendre la nouvelle boussole du Donut face à la crise environnementale
Pour saisir l’ampleur des révélations faites par l’équipe du Doughnut Economics Action Lab (DEAL), il est essentiel de revenir aux fondements de cet outil visuel devenu iconique. Imaginé initialement en 2012 par Kate Raworth, le concept du Donut n’est pas une simple pâtisserie conceptuelle, mais une représentation graphique radicale de la soutenabilité forte. Imaginez deux cercles concentriques : le cercle intérieur représente le plancher social, c’est-à-dire les besoins essentiels (nourriture, eau, santé, énergie) en dessous desquels aucun être humain ne devrait se trouver. Le cercle extérieur, lui, symbolise le plafond écologique, ces fameuses limites planétaires que nous ne devons absolument pas franchir sous peine de déstabiliser les systèmes vitaux de la Terre.
Entre ces deux cercles se trouve la zone verte, l’espace « sûr et juste » pour l’humanité. C’est là que nous devrions viser collectivement. Or, la nouvelle étude de 2025, pilotée par Andrew Fanning et Kate Raworth, nous montre que nous sommes tragiquement en train de sortir de la route. Contrairement aux versions précédentes de 2012 et 2017, ce modèle 3.0 s’appuie sur une base de données beaucoup plus robuste couvrant plus de deux décennies. Les chercheurs utilisent désormais 35 indicateurs clés : 22 pour surveiller les dimensions sociales et 13 pour les pressions environnementales.
L’intérêt de cette mise à jour réside dans sa capacité à connecter des réalités souvent traitées en silo. On ne regarde plus seulement le CO2 ou seulement le taux de pauvreté, mais l’interaction dynamique entre notre système économique et la biosphère. C’est une critique directe de la croissance économique aveugle : alors que le PIB mondial a doublé depuis l’an 2000, l’étude prouve que cette accumulation de richesses financières s’est faite au prix d’une dégradation massive de notre capital naturel. Nous sommes face à une preuve tangible que la « richesse » telle que définie par les économistes classiques est en réalité une dette écologique contractée auprès des générations futures.

La « Baguette » de l’extinction : analyse d’une trajectoire insoutenable
L’une des innovations visuelles les plus frappantes de cette publication dans Nature est l’introduction d’un graphique horizontal surnommé « la baguette » (The Baguette). Si le nom peut prêter à sourire, ce qu’il révèle est glaçant. Cette visualisation aplatit le Donut pour montrer l’évolution temporelle de nos impacts. Le constat est sans appel : notre trajectoire actuelle nous mène droit vers des ruptures écosystémiques majeures. En matière d’écologie, les clignotants virent au rouge cramoisi.
Sur les neuf limites planétaires identifiées, six sont désormais officiellement dépassées dans cette analyse qui s’arrête aux données de 2022 (notons que cela précède même la confirmation récente de l’acidification critique des océans). Le niveau médian de dépassement (ecological overshoot) a bondi de 75 % au début du millénaire à 96 % aujourd’hui. Concrètement, cela signifie que nous demandons à la Terre près du double de ce qu’elle peut régénérer ou absorber durablement.
Voici les points de bascule les plus inquiétants mis en lumière par Fanning et Raworth :
- 🧪 Cycles biogéochimiques : Les perturbations des cycles de l’azote et du phosphore, essentielles à l’agriculture mais dévastatrices pour la biodiversité aquatique lorsqu’elles sont en excès, ont plus que doublé.
- 🏭 Pollution chimique : L’introduction de nouvelles entités dans l’environnement (plastiques, produits chimiques synthétiques) suit une courbe exponentielle incontrôlée.
- 🌲 Usage des sols : La déforestation et l’artificialisation des terres continuent d’augmenter (+10 à 25 %), réduisant l’habitat du vivant sauvage.
- ☀️ Climat : Le forçage radiatif et les concentrations de gaz à effet de serre ont explosé, rendant l’objectif de 1,5°C de plus en plus illusoire sans changement radical.
La seule « bonne » nouvelle relative concerne la couche d’ozone, qui reste stable, prouvant que des actions politiques coordonnées (comme le Protocole de Montréal) peuvent fonctionner. Mais pour le reste, la surconsommation des ressources naturelles par une partie de l’humanité met en péril l’habitabilité même de la planète. Nous ne sommes plus dans la théorie : les chiffres de 2025 valident le scénario d’une extinction progressive de la diversité biologique et d’une déstabilisation climatique irréversible si le cap n’est pas rectifié immédiatement.
Inégalités mondiales : qui est responsable du dépassement écologique ?
L’apport le plus politique de cette étude réside dans son analyse fine des responsabilités. Le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité ne sont pas causés uniformément par « l’humanité » en général. Il existe une corrélation directe et brutale entre le niveau de richesse financière d’une nation et son impact destructeur sur l’environnement. Pour le démontrer, les chercheurs ont classé 193 pays en trois catégories basées sur le Revenu National Brut (RNB) par habitant.
Les résultats battent en brèche l’idée que le développement économique classique résoudrait les problèmes écologiques (la fameuse courbe de Kuznets environnementale). Au contraire, plus on est riche, plus on pollue. Les pays à haut revenu, dont la France fait partie (classée 27ème), ne représentent que 15 % de la population mondiale. Pourtant, ce « club des riches » est responsable de 44 % de toutes les pressions environnementales globales. Leur dépassement écologique médian atteint le chiffre astronomique de 273 %. C’est une appropriation disproportionnée de l’espace atmosphérique et biologique commun.
À l’inverse, les 40 % des pays les plus pauvres, qui abritent près de la moitié de l’humanité, ne causent que 4 % des dommages écologiques. Leur dépassement est quasi nul (1 %). Cependant, c’est là que se concentre la souffrance humaine : 63 % de toutes les déprivations sociales mondiales se trouvent dans ces nations. Ces populations subissent la double peine : elles contribuent le moins à la crise mais manquent cruellement d’accès à l’eau, à l’alimentation et aux soins, tout en étant souvent les premières victimes des dérèglements climatiques provoqués par le Nord.
Disparités Nord-Sud : Richesse vs Impact
Analyse interactive basée sur les données 2017 du modèle Donut. Observez la corrélation entre niveau de revenu, responsabilité écologique et besoins sociaux.
Données issues de l’étude « Earth4All » / Donut Economics Action Lab.
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Ce tableau met en lumière une vérité dérangeante : notre modèle de développement n’a pas réussi à « ruisseler » vers les plus pauvres, mais a réussi à saturer l’atmosphère. Il reste aujourd’hui 2 milliards de personnes en situation de carence sociale grave. Des indicateurs vitaux comme l’accès à l’eau potable, la nutrition ou le chômage des jeunes stagnent dangereusement depuis l’an 2000. La promesse du développement par le PIB est donc un échec sur les deux tableaux du Donut.
Sortir de la PIB Mania : l’urgence d’une économie post-croissance
Face à ces données, la conclusion de Kate Raworth et Andrew Fanning est sans appel : « les politiques économiques qui donnent la priorité à une croissance économique sans fin n’ont pas réussi ». C’est une remise en cause fondamentale du dogme qui régit nos sociétés depuis l’après-guerre. La « PIB Mania », cette obsession de voir la courbe de la production augmenter chaque année, nous conduit directement vers le mur. L’étude de 2025 apporte de l’eau au moulin des chercheurs en économie écologique et confirme la pertinence des théories de la post-croissance et de la décroissance.
Pourquoi la croissance verte ne suffit-elle pas ? Parce que le découplage absolu (faire croître le PIB tout en réduisant l’empreinte matérielle globale) n’a pas lieu à l’échelle et à la vitesse requises. Pour faire rentrer l’humanité dans le Donut, il faut deux mouvements simultanés et opposés selon les régions du monde :
- 📉 Dans les pays riches : Il est impératif d’organiser une décroissance de l’empreinte matérielle et énergétique. Cela implique de sortir de la surconsommation, de renoncer au superflu, et de redéfinir la prospérité autour du lien social, du temps libre et de la santé plutôt que de l’accumulation d’objets.
- 📈 Dans les pays pauvres : Une croissance de l’accès aux services essentiels est nécessaire pour sortir les populations de la misère, mais elle doit se faire en sautant l’étape des énergies fossiles (« leapfrogging ») pour adopter directement des infrastructures sobres et durables.
Le Donut agit ici comme une boussole pour cette transition. Il ne s’agit plus de « faire plus » mais de trouver l’équilibre dynamique. Les 35 indicateurs proposés par l’étude offrent un tableau de bord alternatif pour les gouvernements qui souhaiteraient réellement piloter leur pays vers la durabilité, plutôt que de courir après des points de PIB qui masquent la destruction du vivant.
Objectif 2050 : un défi physique et temporel vertigineux
L’étude ne se contente pas d’une photo à l’instant T, elle projette ces tendances vers l’avenir, et c’est là que le vertige nous saisit. Les auteurs ont calculé les efforts nécessaires pour atteindre les Objectifs de Développement Durable (ODD) d’ici 2030 et revenir sous les limites planétaires d’ici 2050. L’écart entre nos actions actuelles et le nécessaire est abyssal.
Sur le plan social, les progrès ont été trop lents. Au rythme actuel (-0,5 % par an), la pauvreté ne sera pas éradiquée avant plusieurs siècles. Pour atteindre l’objectif zéro pauvreté, il faudrait accélérer le rythme de réduction par dix, pour atteindre -9,1 % par an. C’est un effort colossal qui demande une redistribution massive des richesses à l’échelle mondiale, et non plus une simple attente de croissance.
Sur le plan écologique, le défi est encore plus radical. Entre 2000 et 2022, les indicateurs environnementaux se sont dégradés de 3,9 % par an en médiane. Pour espérer une planète vivable en 2050, il ne suffit pas de ralentir cette dégradation, ni même de la stopper. Il faut inverser la courbe pour atteindre un taux de régénération écologique de 6,9 % par an, chaque année, pendant 30 ans. Pour le climat, cela signifie passer d’une hausse des émissions de +3,1 % par an à une baisse immédiate et constante de -3,4 % par an.

Est-ce physiquement possible ? Fanning et Raworth émettent des doutes sérieux basés sur les données historiques. Certains systèmes écologiques ont une inertie telle (effets de délais) que le retour en arrière pourrait être impossible avant 2050, même avec des efforts drastiques. Cela ne doit pas mener au fatalisme, mais à une lucidité radicale : chaque dixième de degré compte, chaque hectare préservé compte. Cette étude du Donut est un ultime avertissement : la fenêtre de tir pour maintenir une Terre habitable se referme, et seule une transformation complète de notre système économique, abandonnant le dogme du PIB au profit du bien-être, pourra peut-être nous éviter le pire.
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