C’est une réalité qui prend à la gorge dès qu’on pousse la porte. À Strasbourg, dans le quartier du Port du Rhin, l’entrée de l’association Lianes donne le ton : ici, on fait avec les moyens du bord, au point qu’un vieux collier de chien remplace la poignée cassée. Mais ne t’y trompe pas, derrière ce système D se cache une humanité débordante qui tente, tant bien que mal, de survivre à une année 2025 particulièrement brutale pour le secteur associatif.
On parle souvent de la précarité humaine, mais on oublie trop souvent qu’elle entraîne dans sa chute des compagnons silencieux. L’association Lianes, dont le nom signifie « Lien avec l’animal contre l’exclusion sociale », se dresse comme un dernier rempart pour ceux qui n’ont plus rien, sauf leur animal. Imagine devoir choisir entre te soigner à l’hôpital et abandonner ton chien ? C’est le dilemme impossible que cette structure résout depuis plus de vingt ans.
Malheureusement, ce sanctuaire est aujourd’hui menacé. Les coupes budgétaires drastiques sur les contrats aidés mettent en péril cet équilibre fragile, transformant l’espoir en un compte à rebours angoissant pour les salariés et les bénéficiaires.
L’impact direct des restrictions sur le bien-être animal et humain
L’ambiance au chenil est électrique, mais chaleureuse. Neuf chiens aboient, impatients de sortir pour leur deuxième balade de la journée. Pour leurs propriétaires, souvent hospitalisés ou en hébergement d’urgence, savoir leur animal entre de bonnes mains est la seule chose qui leur permet de tenir. Anne Trotzier, la directrice qui se bat comme une lionne, explique que sans cette solution, beaucoup de précaires refuseraient tout simplement les soins médicaux.
Une demande qui explose face à des moyens qui fondent
Le paradoxe est cruel. Alors que la précarité augmente et que la liste d’attente pour faire garder son animal s’allonge (cela fait deux ans que c’est le cas !), les moyens humains s’effondrent. En janvier dernier, l’équipe comptait quatorze personnes. Aujourd’hui ? Ils ne sont plus que dix pour abattre le même travail, voire plus.
Ces animaux ne sont pas de simples bêtes à nourrir ; ils représentent des moments de bien-être vitaux pour leurs maîtres. Pourtant, la mécanique administrative s’enraye. Les financements pour les emplois aidés, vitaux pour ce type de structure, ont fondu comme neige au soleil.
La mécanique implacable des coupes budgétaires de 2025
Il faut qu’on regarde les chiffres en face, car ils sont vertigineux. Ce qui se passe à Strasbourg n’est que le symptôme d’une maladie nationale. Selon les données du ministère du Travail, fin septembre 2025, le nombre de signatures de parcours emploi compétence a chuté de 52 % sur un an. Pour une structure comme Lianes, c’est une condamnation à petit feu.
Anne Trotzier le souligne avec amertume : les enveloppes baissent, mais le coût reste le même pour l’association. Pire, la précarité des contrats s’aggrave. On est passé d’une logique d’insertion durable à une gestion de la pénurie à court terme.
Comparatif de la dégradation des contrats aidés
Pour bien comprendre l’impasse dans laquelle se trouvent ces associations, j’ai résumé l’évolution des conditions de travail imposées par les financeurs (France Travail, Collectivité européenne d’Alsace) :
| Dispositif | Situation Avant (jusqu’en 2023-2024) | Situation Actuelle (2025) |
|---|---|---|
| Durée des contrats | 12 mois, renouvelable 12 mois | 6 mois, renouvelable une seule fois |
| Disponibilité | Quotas réguliers disponibles | Enveloppes épuisées dès le mois d’août |
| Objectifs financés | Objectifs complets | Objectifs amputés de 24 % (cas CEA) |
C’est une gestion comptable qui ne prend absolument pas en compte l’humain. On est loin d’offrir des coffrets relaxation aux directeurs d’associations qui doivent gérer ces casse-têtes administratifs au quotidien. Gérer une pension ouverte 7 jours sur 7 avec trois temps partiels qui risquent de ne pas être renouvelés en janvier, c’est tout simplement mission impossible.
Des visages et des histoires derrière les statistiques
Ce qui me touche le plus dans cette histoire, ce n’est pas seulement la fermeture potentielle de box, c’est le sort des humains qui font vivre ce lieu. Lianes n’aide pas seulement les animaux, elle remet aussi des gens debout. Prenez Kevin, par exemple. Après une dépression et un an et demi sans emploi, ce contrat de 20 heures était idéal pour lui. « C’est cool pour se remettre dans le bain », dit-il. Mais son avenir, comme celui de beaucoup d’autres, est en suspens.
Il y a aussi Sébastien, la cinquantaine, qui n’a jamais été en retard une seule fois. Pour lui, travailler avec les animaux, c’est « le paradis ». Il passait du RSA aux chantiers, et ce contrat aidé était une bouffée d’oxygène. Savoir que cela va s’arrêter le dégoûte, et on le comprend. Ce ne sont pas des surprises apaisantes que l’État réserve à ces travailleurs motivés, mais bien un retour brutal à la case départ.
Le refuge comme bouée de sauvetage émotionnelle
Et puis, il y a les bénéficiaires. Stéphane, expulsé de son logement fin 2024, vient voir ses trois chats — Ramsès, Fifille et Tatouille — tous les jours. Ses mots sont bouleversants : « Mes chats, c’est la lumière de ma vie ». Dans un quotidien sombre, Lianes est son rayon de soleil. Sans cette structure, il aurait peut-être baissé les bras définitivement.
L’association offre bien plus que de la garde ; elle offre de la dignité. Chloé Viruega, une ancienne travailleuse sociale en reconversion, a vu son contrat prolongé in extremis grâce à des fonds non utilisés ailleurs. Sa particularité ? Elle a du mal le matin. Ailleurs, on l’aurait virée. Ici, elle rattrape ses heures le soir, le sourire aux lèvres, promenant Rocky dans la nuit. C’est ça, l’intelligence sociale : s’adapter à l’humain plutôt que de le broyer. Trouver sa place ici, c’est pour elle le plus beau des cadeaux détente, une forme de paix intérieure retrouvée par le travail.
Agir avant qu’il ne soit trop tard
La situation de Lianes à Strasbourg est symptomatique d’un choix de société inquiétant. Si l’on continue de considérer le secteur associatif et l’insertion comme de simples variables d’ajustement budgétaire, on court à la catastrophe. Stève Lefaou, bénévole depuis onze ans et ancien sans-abri, le résume parfaitement : sans Lianes, les abandons vont se multiplier. Et avec eux, la détresse humaine.
Pour sauver ce modèle unique, plusieurs leviers doivent être actionnés d’urgence :
- Sanctuariser les budgets dédiés à l’insertion pour les structures de « soin » (humain et animal).
- Revoir la durée des contrats aidés pour permettre une véritable stabilisation des parcours professionnels.
- Reconnaître l’utilité publique de la médiation animale dans les parcours de soins des personnes précaires.
- Débloquer des fonds d’urgence pour les associations dont la trésorerie est menacée par les retards de subventions.
Il est temps de considérer ces refuges non pas comme des coûts, mais comme des investissements indispensables à la cohésion sociale. On ne peut pas se contenter de proposer des accessoires zen pour se donner bonne conscience ; il faut une véritable politique de soutien pour ceux qui réparent les vivants, qu’ils aient deux ou quatre pattes.