C’est une trajectoire qui force le respect et qui illustre parfaitement les mutations de l’engagement écologique en cette année 2026. Teïssir Ghrab, que beaucoup d’entre nous ont connue mégaphone à la main lors des marches pour le climat ou organisant des actions de désobéissance civile avec Alternatiba, a opéré un virage stratégique majeur. Elle a troqué les blocages de la Défense pour les dossiers complexes de la mairie de Marseille.
Récemment mise en lumière par une enquête de Reporterre, son évolution nous pousse à nous interroger sur l’efficacité de nos modes d’action. Est-ce que crier notre colère suffit encore ? Teïssir prouve que l’on peut passer de la rue aux institutions sans perdre son âme, bien au contraire. En rejoignant le Printemps marseillais, elle choisit le « faire » plutôt que le « dire », une transition nécessaire pour beaucoup d’activistes épuisés par des années de lutte frontale.
Teïssir Ghrab et le Printemps marseillais : une nouvelle ère pour l’activisme climatique
Installée à Marseille depuis 2023, Teïssir Ghrab n’a pas déposé les armes. Au contraire, elle les a affûtées différemment. Depuis son appartement surplombant la cité phocéenne, elle observe une ville aux défis immenses, loin, très loin des débats parfois théoriques des cercles parisiens. Aujourd’hui collaboratrice auprès des élus, elle ne cherche plus à influencer de l’extérieur, mais à agir de l’intérieur.
Ce passage de la société civile à la sphère politique n’est pas anodin. Il rappelle le parcours d’autres figures emblématiques qui ont compris que les leviers institutionnels sont indispensables pour transformer la société en profondeur. On pense notamment à la manière dont Jean-François Julliard a fait évoluer Greenpeace vers des stratégies plus englobantes. Pour Teïssir, c’est une manière de reprendre le contrôle.
Combattre la ségrégation environnementale au cœur de la cité phocéenne
Marseille n’est pas une carte postale pour tout le monde. L’ancienne porte-parole d’Alternatiba y a découvert une réalité brutale : la ségrégation environnementale. C’est un concept que nous devons absolument intégrer dans nos grilles de lecture. Ici, les inégalités sociales se doublent d’une injustice écologique flagrante.
Les quartiers Nord, par exemple, sont une zone de non-droit en matière de transports publics : pas de métro, peu de bus, une véritable assignation à résidence pour les habitants. À cela s’ajoute la pollution atmosphérique générée par les paquebots de croisière qui déversent leurs particules fines sur les quartiers populaires proches du port. Teïssir pointe du doigt la responsabilité de la Métropole Aix-Marseille, mais elle ne se contente pas de constater : elle travaille à réduire ces fractures.
De la colère à l’action locale : gérer l’épuisement militant
L’une des confessions les plus touchantes de Teïssir concerne sa santé mentale. Après cinq ans de militantisme intense chez Alternatiba et Reclaim Finance, elle a frôlé le burnout. « J’étais tout le temps en colère », confie-t-elle. Cette colère, si elle est un moteur puissant au début, peut devenir destructrice sur le long terme.
Nous sommes nombreux à ressentir cette fatigue face à l’inertie des gouvernements. C’est un phénomène documenté et il est crucial de trouver des solutions contre l’éco-anxiété pour durer dans ce combat. Pour Teïssir, le remède a été l’action locale et concrète. Participer à l’inauguration d’une école, voir la joie immédiate des enfants, cela restaure l’espoir que les grandes manifestations nationales, parfois sans lendemain, avaient fini par éroder.
Voici un comparatif pour comprendre les différences fondamentales entre ces deux formes d’engagement, telles que vécues par des militants comme Teïssir :
| Aspect | Militantisme de terrain (Alternatiba) | Action institutionnelle (Politique locale) |
|---|---|---|
| Objectif principal | Alerter, bloquer, créer un rapport de force médiatique | Transformer, bâtir, mettre en œuvre des politiques publiques |
| Émotion dominante | Colère, urgence, parfois impuissance | Responsabilité, satisfaction du concret, patience |
| Impact visible | Fort retentissement symbolique immédiat | Changements structurels sur le temps long |
| Public cible | L’opinion publique et les décideurs | Les citoyens et les usagers du quotidien |
L’écologie populaire : donner la parole aux quartiers oubliés
Ce qui rend le profil de Teïssir Ghrab si pertinent en 2026, c’est son origine et son parcours personnel. Ayant grandi entre la Goutte-d’Or et Clichy-sous-Bois, avec des racines tunisiennes, elle porte une écologie qui parle aux tripes, loin de la caricature de « l’écologie pour sauver les baleines » qui l’éloignait du mouvement à ses débuts.
Son déclic, elle l’a eu auprès du peuple Sami en Suède, réalisant que l’injustice sociale et la destruction de la nature sont les deux faces d’une même pièce. Aujourd’hui, elle insiste : pour les habitants des quartiers populaires, l’écologie est une question de survie. Manger sainement, respirer un air propre, vivre dans un logement isolé, ce sont des droits fondamentaux.
Il est impératif que les mouvements écologistes cessent de parler à la place des concernés. Comme l’analysent souvent les économistes sur les questions de représentation, à l’image des travaux de Julia Cagé sur le financement de la démocratie, il faut redonner du pouvoir politique à ceux qui subissent les crises de plein fouet. Teïssir incarne cette nécessité de ne pas laisser les sujets d’écologie décoloniale et antiraciste être de simples thèmes de niche, mais des piliers de la politique de la ville.
Préparer l’avenir politique et contrer l’extrême droite
L’engagement de Teïssir à Marseille ne se limite pas à la gestion municipale ; c’est un acte de résistance politique. Les sondages sont alarmants, avec un Rassemblement National crédité de scores très élevés, talonnant la majorité actuelle. Pour elle, Marseille doit rester un bastion de résistance.
Elle voit dans les manquements de la Métropole (gérée par la droite) du « pain bénit » pour l’extrême droite. Si les transports ne fonctionnent pas, si les rues sont sales, le sentiment d’abandon grandit. C’est là que le lien entre justice sociale et écologie devient vital. Nous devons nous rappeler que les luttes sont interconnectées, comme le soulignent souvent les militants qui lient la paix et l’environnement dans un même combat global.
En tant que citoyens ou futurs acteurs du changement, nous pouvons nous inspirer de sa méthode pour agir à notre échelle. Voici quelques pistes concrètes pour redéfinir votre militantisme :
- S’ancrer localement : Rejoignez les comités de quartier ou les conseils citoyens pour peser sur les décisions d’urbanisme près de chez vous.
- Diversifier les alliances : Ne restez pas entre convaincus. Allez vers les associations de logement, de parents d’élèves ou d’aide alimentaire.
- Accepter le temps long : La politique locale est lente, mais les victoires (une piste cyclable, un parc rénové) changent vraiment la vie des gens.
- Préserver sa santé mentale : Comme Teïssir, sachez faire des pauses. L’épuisement ne sert pas la cause.
Teïssir Ghrab nous montre que changer de méthode ne signifie pas renoncer à ses idéaux. C’est au contraire une preuve de maturité politique et stratégique. Si l’on veut éviter que d’autres parlent à notre place, il faut, comme elle, oser franchir le pas de l’institution pour y porter la voix de l’écologie populaire.